Je
vais donc évoquer Sonia. Avec, si vous le
permettez, ce que j’appelle de la lucidité,
mais d’aucuns y verront peut-être, de la
goujaterie.
Dont
acte.
La
scène se situe après un dîner. À
cet instant, je raccompagne Sonia chez elle, le moteur de
la voiture tourne et Sonia laisse plus de temps que
nécessaire sa main dans la mienne. Voilà…
Allais-je
donc céder aux facilités d’usage ? Un
dernier verre pour mettre un ultime point à la
discussion, au demeurant fort banale, qui avait langui
durant tout le dîner ? Que nenni, l’idée
ne m’en venait pas. Je ne souhaitais que rejoindre
mon petit garçon, et en finir avec cette escapade
de père célibataire. Mais Sonia cherchait,
dans ma promptitude à la quitter, d’autres
raisons. Avais-je peur des femmes ? Ne me plaisait-elle
pas ? Je vis tout cela dans son regard un peu luisant.
Car, bien entendu, les choses ne sont pas si simples. La
dame, elle, l’étrangère posait des
interrogations biaisées. Que je comprenais
parfaitement. Mais elle avait mon âge cette femme,
une quadragénaire ! Depuis quand faisais-je, où
étais-je en état de faire l’amour à
des quadragénaires ? Laure avait quarante ans.
Depuis quand Laure avait-elle quarante ans ? Depuis quand
étais-je devenu un vieux ? Et comment ne m’en
étais-je pas rendu compte ? Cette femme n’était
plus une femme ; c’était une sorte de double
qui avait, lui aussi, un enfant — une fille de
seize ans — à élever. Ô
indignité de l’être : j’ai
imaginé la fille quand c’était la
mère qui se proposait ! La fille dont je savais
par avance l’indifférence où elle me
tiendrait si d’aventure je posais un regard sur
elle. D’ailleurs, durant toute cette soirée,
qu’avions-nous fait d’autre que de parent à
parent échanger ces merveilleuses banalités
dont nous entourions notre progéniture ?
– Mais
enfin Antoine qu’attendez-vous de moi ?
Cette
fois elle avait parlé clairement. Oui, diable, que
lui voulais-je à cette brave Sonia ? Et, puisqu’il
me faut m’étendre sur elle — ce qui
est une façon assez cocasse de parler, moi qui
précisément n’en avais aucune envie —
il me faut convenir qu’elle devait être
suffisamment séduisante pour que j’aie cru
bon de lui sacrifier une soirée. Ne l’avais-je
pas invitée (au restaurant qui plus est, alors que
rien ne me paraît plus ridicule qu’un homme
et une femme qui ne se connaissent pas — cela se
voit de loin — face-à-face pour un repas qui
n’en finit pas et au terme duquel on imagine la
chambre d’hôtel, les déshabillages
ridicules, les caresses tièdes, l’inquiétude
du bonhomme qui se demande s’il va pouvoir répondre
au bon moment ou s’il ne risque pas une éjaculation
précoce. Ô horreur de ces simagrées
humaines qui se répètent inlassablement et
auxquelles j’ai participé avec la certitude
de la nouveauté, du moment magnifique, du roman
incandescent ! N’avais-je pas invitée Sonia
pour donner le change ? pour que l’on n’imagine
pas — mais qui, qui pouvait bien ce poser la
question ? — que j’étais incapable de
nouer de nouvelles relations ?
Ma
mère serait ravie, supposerait vite une liaison,
et je n’aurais pas à craindre qu’elle
me crût devenu impuissant. Car je ne me voyais pas
lui dire : “Mais non, je t’assure maman, je
bande, j’ai seulement dîné avec cette
femme, pour le reste il y a les putes tu sais, et une
surtout, une splendeur, une Antillaise.”
– Mais
enfin Antoine que voulez-vous de moi ?
C’est
vrai : j’avais une réponse à donner à
Sonia. J’étais pris de court. La vieille
leçon, jadis connue par cœur, me dégoûtait.
J’eus des phrases embarrassées : « Je
ne sais pas ma chère Sonia, pas encore. Je suis un
vieil ours, pas drôle et pas très sociable,
je vous le concède. »
Je
ne m'aimais pas dans ce répertoire, qui, quelles
que fussent les réécritures, me paraissait
parfaitement éculé. D'autant que je
commençais d'éprouver une singulière
gêne avec cette main de femme dans la mienne. Si au
moins elle s'était aventurée jusqu'à
la braguette, les choses eussent été
beaucoup plus fécondes. Voilà que je me
mettais à comprendre qu'il pouvait être
moins indécent de s'emparer de la queue d'un homme
que de laisser planer l'indéterminé.
J'avais donc le choix entre le rôle de l'adolescent
très attardé, et celui, moins flatteur, et
tout aussi dérisoire, du vieillard anticipé.
Je ne me sentais de dispositions pour aucun. - Vous
êtes un curieux personnage Antoine ! La main de
Sonia s'est enfin retirée. J'ai noté la
banalité de la remarque. J'ai allumé une
cigarette après avoir demandé à
Sonia si l'odeur et la fumée ne la gênaient
pas. - Vous savez, ai-je dit d'un ton très
grave, j'ai juste essayé de ne pas être
ennuyeux. Votre compagnie m'a été fort
agréable. J'avais même malgré été
plutôt neutre pour éviter de m'autoséduire.
En somme je n'avais démérité ni de
moi-même ni de la patrie, ni de l'idée que
je me faisais de l'homme. J'étais devenu
inoffensif, courtois, et si pater familias, qu'à
un voyou qui m'aurait attaqué j'aurais argué
de ma condition de père qu'il convenait de ne pas
abîmer sous peine de rendre très malheureux
un petit garçon. Que l'humanité se mît
à me ressembler, et ma foi tout ne serait pas allé
plus mal. Voilà, pour résumer, le message
que je distillais à Sonia. Après quoi, dans
le but, manifeste, de me planter là Sonia ouvrit
la portière de ma vieille voiture. (D'évidence
nous avions quitté le restaurant sans dialogue
pertinent.) - Tout cela est très intéressant,
dit Sonia en manière de conclusion. L'ironie
n'était pas loin - merci, j'avais remarqué
! Mais pas de quoi en faire un plat, vraiment. J'ai
regardé cette femme s'éloigner sur le
trottoir. Elle portait des talons hauts, qui
avantageaient la finesse de ses chevilles. Et maintenant
que je ne risquais plus rien, je pouvais recommencer de
la voir en femme, avec ses hanches, ses seins, son sexe.
Tout cela, à ma portée, à la portée
de ma main devrais-je dire, m'avait, je l'avoue, c'est
cela ; je l'avoue, cette femme à prendre, déjà
rendue m'avait un rien dépité. J'acceptais
de plus en plus mal que l'on s'en remît à
moi, qu'on exigeât une exigence de moi comme si
cela allait de soi. Sonia en somme aurait dû me
dire : Allez Antoine baisez-moi tout de suite sur la
banquette arrière j'ai envie de votre queue dans
mon cul d'ailleurs je n'ai accepté ce dîner
que pour en arriver là et vous le savez aussi bien
que moi du reste est-ce que vous ne m'avez pas invitée
dans l'espoir qu'après un repas où vous
auriez été charmant vous pourriez me
fourrer votre engin entre les cuisses ? Je crois
bien, oui, qu'un tel propos, même édulcoré,
m'eût fait sortir de ma retraite. Je me serais
vautré dans une vulgarité iconoclaste,
efficace et salutaire. Au lieu de cela, nous avions joué
nos rôles le plus bêtement du monde, et le
tout se transformait en jus de boudin. En d'autres termes
Sonia m'avait en quelque sorte contraint à un
désir propre à susciter le sien. Je n'ai
jamais eu une telle envie d'une inconnue que j'en aie
perdu, sur le champ, toute lucidité. Je le
regrette. J'ai parfois suivi une femme dans la rue, pour
le galbe miraculeux de ses jambes, ou la courbe insensée
de ses seins, mais je ne voulais que cela : ces jambes,
ces seins. Rien d'autre, et surtout pas de tout ce qui
allait avec.
Il
m’a toujours fallu, avec une femme à peine
rencontrée, me lancer à la manivelle, comme
on démarre un moteur réticent. Je suis
probablement un rétif de nature. J’eusse
préféré l’être de La
Bretonne mais ce sera peut-être pour plus tard. En
attendant, l’accès au sexe de l’autre,
tout ce fatras à déblayer pour y parvenir
me décourage, et, enfin arrivé au cœur
de l’intrigue, bon sang ce qu’il faut de mots
pour nacrer la chair ! Elle met longtemps à
devenir gaie la chair. Rien de plus effrayant (pour moi
n’est-ce pas) que de conduire une femme au lit en
la guidant par la main. Jamais je n’ai été
assuré dans ces cas-là d’avoir le
bras assez ferme. J’ai sans cesse usé de
moyens dilatoires : les mots surtout, presque toujours
les mots, pour conjurer une peur viscérale. Aussi
avais-je pris soin, ce soir-là avec Sonia, —
et d’autant plus facilement que finir la nuit avec
elle n’était pas dans mes visées —
de ne pas m’avancer sur le terrain dialectique des
rapports entre les femmes et les hommes : je savais trop
mes facilités, c’est-à-dire que je
connaissais — un rosé frais aidant —
mon pouvoir à m’illusionner moi-même,
et si je le souhaitais, Sonia in fine coucherait avec
moi. Je n’avais ni à le vouloir, ni à
faire quoi que ce fût pour cela, qui pût, de
près ou de loin, ressembler à une tentative
de séduction, non ; pour conduire Sonia là
où je voulais, j’avais à me séduire
moi, à prendre sa place en quelque sorte, à
lui parler comme à un autre moi-même. Si je
parvenais à me mettre en état d’exaltation,
par je ne sais quel phénomène mimétique,
j’éblouissais qui se trouvait en face de
moi. J’opérais par ivresse verbale, par
osmose serais-je tenté d’écrire.
– Ah,
vous êtes prof de philo ! s’était
exclamée Sonia durant le dîner, mon Dieu, ça
existe encore ?
– Obsolète,
mais toujours là.
Elle
avait souri Sonia. Pas facile parfois de faire comme si.
Crut-elle que j’étais dupe ? Malgré
ses efforts Sonia n’avait pour pensée que la
confection du prêt-à-porter ; et son
ignorance était telle qu’elle supposait une
haute couture à la portée d’un
tailleur de quartier. Elle jugea intelligent de railler
cette philosophie “qui s’obstine alors
qu’elle n’est plus d’aucun secours.”
– Détrompez-vous,
la philosophie est une pratique très répandue,
tout le monde en fait sans le savoir, avais-je, superbe
de désinvolture, répondu.
– Comme
monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir !
riposta la vaillante Sonia.
Ce
bon vieux truisme culturel la rassura. Voilà,
dut-elle supposer, qui avait de quoi me plaire ! Cela
avait toujours son effet n’est-ce pas ? Mais,
justement, l’effet datait, et cette pérennité
qui était pour elle un gage de qualité,
comment lui faire comprendre que, pour moi, précisément
cette inusable antienne était le comble de la
bêtise ? J’étais cependant touché,
à moins que ce ne fût, frappé, par
les efforts de Sonia pour oser s’avancer sur des
territoires qui manifestement n’étaient pas
les siens. J’avais en même temps un peu pitié
: “N’allons pas plus loin”, avais-je
envie de lui dire, ce qui eut été bien pis
que de la pitié : probablement du mépris.
Je me bornai à glisser, à en revenir à
des sujets plus légers. Je n’avais aucune
envie de brader la pensée entre les hors-d’œuvre
et l’entrecôte à la bordelaise pour
une étreinte que je ne souhaitais même pas.
Si encore Sonia avait entendu évoquer la philo
légèrement ! Que nenni ! elle chargeait la
mule, voulait de butte en blanc se lancer dans la
question de la vie et de la mort et pour faire bonne
mesure, de Dieu !
Le
meilleur était pour la fin, quand, après un
quart d’heure chaleureux, mais laborieux de
divagations énamourées, Sonia pensa
conclure avec la grâce d’une révérence
: – Vous devez me trouver bien ignorante !
À
peine rentré, après avoir assuré
Madame Garcia qui regardait la télévision
que j’avais passé — grâce à
elle — une soirée délicieuse, tout
juste glissé contre Simon qui dormait à
moitié, mais me guettant malgré tout, la
phrase toute prête, celle qu’aurait eue sa
mère : “Tu rentres bien tard, j’espère
que tu t’es bien amusé !” le téléphone
s’est rappelé à mon bon souvenir : je
venais de me conduire d’une façon
inadmissible.
Sonia
avait des tonnes de reproches à me faire.
– Je
comprends que votre femme vous ait plaqué mon
pauvre Antoine !
Comment
savait-elle ça ? J’avais pris soin, non ; je
n’avais pas pris soin : j’avais naturellement
oublié de parler de Laure. Je n’en parlais
plus depuis longtemps du reste ; j’avais mis des
mois à me préparer au départ de
Laure, et quand elle est partie c’est en somme moi
qui l’avais quittée.
– À
qui tu téléphones encore ? a demandé
Simon, c’est pénible à la fin, on ne
peut jamais dormir dans cette maison.
Sans
même boucher de la main le combiné
j’expliquai à mon fils que c’était
la dame avec laquelle j’avais dîné,
qu’elle s’appelait Sonia et que non je
n’allais pas me marier avec elle.
– Vous
n’aimez pas les femmes, a repris Sonia dont la voix
avait perdu tout le clinquant qu’elle avait eu,
surtout quand nous avions parlé philosophie.
C’était maintenant un ton bas, une voix
sourde que je n’aimais pas, qui incitent aux
confidences onanistes. Je ne voulais pas ça, non
je ne voulais pas laisser croire à cette femme
qu’elle pouvait attendre quelque chose de moi.
Qu’est-ce que ça voulait dire son vous
n’aimez pas les femmes ? Quelles femmes d’abord
? J’en étais écœuré des
femmes. Elle avait bien fait les choses la mienne : je
n’étais pas près d’infliger une
belle-mère à mon Simon.
– On
est bon pour une conversation de bistrot vous ne croyez
pas ! Les femmes, est-ce que je sais ce que ça
veut dire les femmes ?
– Je
vous dérange sans doute ?
À
ce moment-là, j’en suis sûr, ça
aurait pu être n’importe qui à ma
place, et j’en voulais à Sonia de tenter de
me faire croire que j’étais pour quelque
chose dans sa pauvre anxiété de femme au
bord de la cinquantaine et qui se sent misérable
parce qu’un pâle type dans mon genre s’est
dérobé ! Normalement on aurait dû
être dans le même lit ; je connaîtrais
l’aréole de ses seins, ses mimiques, ses
canailleries, enfin il y aurait eu le simulacre de la
résistance, le coup de cette fois ce n’est
pas la même chose. Il y a en vous quelque chose de
différent. Même si les choses ne s’étaient
pas passées comme ça, tout aurait été
comme ça. Et j’aurais gardé les yeux
ouverts dans la nuit, une respiration nouvelle près
de moi, une odeur nouvelle, une peau nouvelle près
de moi.
J’ai
probablement horreur de la nouveauté.
– Répondez-moi
Antoine : est-ce que vous avez une maîtresse ?
– C’est
délicat vous savez.
– Vous
êtes devenu impuissant ? Vous savez ce genre de
choses est fréquent après une rupture.
– Quelle
rupture ?
– Un
choc affectif peut parfaitement inhiber les pulsions
sexuelles.
– Je
fréquente assidûment une prostituée
très Antillaise.
J’éprouvais
un singulier plaisir à répéter le
mot prostituée.
– C’est
que je les aime, poursuivis-je — comme j’aime
tout ce qui est désigné au mépris ou
à l’affliction forcée ; j’aime
les putes, les fous, les clochards, les vieux, les chiens
perdus.
– Vous
semblez tout mettre dans le même panier : les
débiles, les vieux, les chiens…
– Et
les putes, oui. Exactement : le grand panier de la misère
si vous voulez !
– Vous
me faites peur.
– Mais
non, c’est tout au plus pitoyable. Et ça
amuse beaucoup mon fils ce que je dis là.
– Ah
! parce que vous dormez avec votre fils !
Je
reconnaissais là l’exclamation désolée
de l’ancienne battante, celle que je n’avais
pu éviter et qui, comme moi jadis, tranchait de
tout, de ce qui était sain, de ce qui ne l’était
pas.
J’avais
tout su moi aussi. La différence, aujourd’hui,
c’est que tout ce bric-à-brac, pour moi,
était loin, alors que pour Sonia c’était
encore bon pour le service. Allons donc, j’allais
en faire un homo, un gay, un pédé, une
tante, une tarlouze de mon petit ! Et même, est-ce
que ce serait là le pire ? L’heure était
tout à coup à la dégradation, et
quelque chose de la haine s’installait le long de
ce fil.
– Si
vous croyez que je ne vois pas venir avec votre
psychanalyse de cuisine !
Les
rôles auraient pu être renversés.
J’aurais pu me trouver en ce moment précis à
la place de Sonia : n’avait manqué que le
désir. Il n’y avait pas eu le déclic
: une épaule ronde, un brin de cheville. Mais là,
rien. Pas le moindre embryon de bandaison. Rien, rien
n’était venu transcender Sonia.
Rien
d’ailleurs n’est jamais venu transcender une
femme juste rencontrée. D’emblée je
ne remarque que les défauts, une façon de
dire : “Vous n’allez pas me croire !”
un mauvais profil, une haleine douteuse ; bref je guette
sur elles toutes les traces : le père violent, le
mari timoré, l’émission de télévision
de la veille, le méchant roman merveilleux. La
bêtise peut même tuer l’ombre d’un
semblant d’ébauche de désir, l’amorce
forcée d’un espoir.
– J’ai
prévu d’offrir la plus belle pute de tout
Bordeaux à mon fils pour ses quinze ans.
– Vous
irez sans doute jusqu’à l’essayer
avant lui !
– Et
lui me refilera ses copines. Je me vois assez bien en
vieux dégueulasse, ou en maquereau. C’est
exactement cela.
– Je
vous imagine mal, moi.
Je
m’avisai que la voix de Sonia pouvait être
belle, avec des râles gutturaux qui n’avait
rien à voir, du moins à entendre avec les
minauderies dont j’avais été gratifié
au restaurant.
– Mais
que vous apportent-elles ces prostituées, ces
putes comme vous dites ?
– Elles
n’attendent rien, et la surprise n’est jamais
aussi intéressante que lorsqu’elle est
précisément, inattendue. Dans les relations
ordinaires entre homme et femme, la surprise est plus ou
moins obligatoirement sous-jacente, épiée,
pour tout dire : programmée.
– Vous
dites cela merveilleusement ! Vous ne croyez donc pas à
l’amitié entre un homme et une femme ?
– Mais
si, a condition qu’ils soient grabataires ou
presque. Est-ce aussi merveilleux ?
– Mais
oui, merveilleux !
Le
mot, en d’autres circonstances, ce mot,
merveilleux, si bien mis à toutes les sauces
m’aurait fait frémir. Seulement un équilibre
se faisait, je faiblissais en fin de parcours, comme
d’habitude, et peu à peu les positions se
précisaient ; je retombais dans le vieux schéma
de l’homme s’exerçant à
séduire. Mais j’étais si
douillettement installé, le souffle de mon fils
contre mon épaule endolorie, la lampe de chevet
teintée mandarine, les livres en pile sur la
moquette, la radio en sourdine si je voulais, France
musique ou radio classique; Haydn, Bach, partita…
que je n’eus pas envie de bouger.
Nos
conversations nocturnes ont duré des mois. Elles
avaient pris très tôt une tournure
particulière. Sonia parlait d’elle, de ses
recherches généalogiques, compliquées,
tumultueuses qui, malgré son travail — au
fait, quel était donc son travail ? — la
conduisaient d’Avignon à Moscou. Sonia —
allons-y —, avait un côté slave qui ne
tarda pas à se révéler. Slave,
c’est-à-dire beaucoup plus pauvrement dit :
bouillonnant, sinueux à ravir. J’en vins à
endosser un rôle pour lequel je me sentais
effectivement des dispositions : j’écoutais.
Et j’écoutais réellement. Je mis à
jour la passion, la grande, la seule, l’unique.
Celle en regard de quoi tous les hommes qu’elle
rencontrait n’étaient, pour Sonia, que de
piètres succédanés.
J’avais
eu raison de me méfier : on est toujours à
la place de quelqu’un d’autre, sauf —
peut-être — pour sa mère ou ses
propres enfants.
À
la réflexion, ce n’est pas forcément
vrai pour la mère : il m’est arrivé
de me demander si ma mère ne voyait pas en moi
parfois mon frère, ce frère mort, à
quelques mois, de la maladie bleue. C’est un frère
justement, qui apparut dans le récit de Sonia
après deux à trois semaines de
piétinements, de balbutiements, d’approches
craintives. Un frère maintenu au secret, au cachot
même, à l’abri de la lumière,
du moindre murmure. Il était là depuis
toujours le petit frère.
– N’allez
pas imaginer je ne sais quoi, répétait
Sonia.
– Quelle
idée !
– Il
est si fragile vous comprenez, j’ai passé ma
vie à le protéger.
Pourtant,
très vite il se montrerait plutôt bizarre le
petit frère, Sacha si j’ai bonne mémoire,
bizarre oui, avec ses maquettes d’avions, de
torpilleurs, ses cartes, ses insignes. Je percevais la
réticence. J’insistais toujours malgré
l’heure (trois heures du matin souvent) j’étais
au salon, loin de Simon, la cigarette au bout des doigts,
un verre de suze-périer en main, dans une
semi-obscurité et devant la fenêtre bleue,
d’un bleuâtre proustien avec, si je le veux,
un aboiement de chien du coté de l’île
d’A.
J’écoutais
quelqu’un qui n’était même pas à
vingt kilomètres de là, dans son dixième
étage HLM, bruisseux du sommeil qui l’entourait.
Sonia, toute seule, devenue l’enfant d’une
femme rencontrée quelques semaines plus tôt,
une femme vers qui je n’étais pas allé,
qui venait mais se lasserait vite je le savais, et qui,
en attendant, parce que justement elle savait que nous ne
nous reverrions pas, se délestait pour reprendre
des forces avant d’avoir tout à reprendre un
peu plus loin.
– Mon
frère collectionne tout ce qui concerne le
nazisme.
Ah
le sale petit frère ! Beau comme il est dit d’un
jeune dieu, d’une fragilité à la
Musset, composant même des textes d’un
romantisme déchirant, blême, doigts osseux,
si beau ce frangin que le nazisme venait me gâter
en plein fantasme et reléguer au rang de malade au
petit pied.
– Pourquoi
n’avez-vous rien tenté avec votre frère
pendant qu’il en était encore temps ?
Pas
la peine d’expliquer, elle comprenait au quart de
tour Sonia ! Elle savait, elle avait toujours su qu’il
aurait fallu commencer par ça, dans cette maison
d’Avignon, un été je ne sais plus
quand, sur la terrasse, par une nuit de chaleur hagarde.
Le
récit s’était présenté
plusieurs fois, à peine modifié de redite
en redite. Les lieux sont là : je baisse les
paupières et je vois la maison sur sa pente
rocailleuse, dans le crissement des cigales et, sur cette
terrasse, il y a deux ombres. Une glycine court sur un
mur, j’entends toute la Provence crépiter,
exhaler sa chaleur de toutes ses pierres chauffées
à blanc durant une journée exténuante.
Mais les ombres s’obstinent à demeurer
immobiles. Pourtant Sonia s’en souvient, ne
l’oubliera jamais : elle portait une tunique
blanche, avec des franges à l’indienne, une
tunique courte qui descendait à peine sur les
cuisses, et à la taille une ceinture, un ceinturon
plutôt.
– J’avais
les cheveux noués en une seule tresse, un bandeau
au front, j’étais bronzée.
Bronzée,
dit-elle, où j’aurais dit, moi : brunie par
le soleil, et pour faire bonne mesure, de poursuivre ici
avec les mots mêmes de Sonia :
– On
buvait un pastis, on fumait. De temps en temps on dansait
sur de la musique africaine…
Rien.
Elle
ne dit rien de ce possible, de ce possible pourtant là,
ce désir, car c’est de cela qu’il
s’agit, car, oui elle avoue : “J’avais
le ventre dur comme du bois. C’est abominable à
dire ; j’avais une envie de faire l’amour à
hurler.”
– Avec
lui, ou avec n’importe qui ?
J’insiste
en vain (vraiment en vain ?) :
– Avec
lui ou avec n’importe qui ?
Parfois
Simon surgissait :
– Tu
en as encore pour longtemps ? J’en ai marre de
t’attendre moi !
– Il
faut bien que je parle quelquefois, déjà
qu’on ne sort jamais !
– Justement
il y est longtemps qu’on n’est pas allé
au Mac Do, on ira demain d’accord ?
***
Le
printemps voit la renaissance de Sonia. Je l’avais
un peu oubliée celle-là !
– Je
suis sûre que vous m’aviez oubliée !
– Quelle
idée, comme si on pouvait vous oublier vous !
– Vous
mentez très bien Antoine, (un silence), votre voix
me manquait. Qu’est-ce qui pourrait me manquer
d’autre d’ailleurs ? Je n’ai rien eu de
vous.
J’ai
retrouvé sur-le-champ cette impression désagréable
d’être sur le point de tomber dans un piège.
Je sais déjà que j’y tomberai, tout
seul.
Sonia
a pris cette voix de petite fille que je déteste,
mais j’en ferai trop dans la gentillesse, dans la
complicité et c’est là, exactement là
que je perdrai toute chance de m’en sortir.
– J’ai
passé un hiver horrible, Antoine ! Vous savez, dès
qu’il n’y a plus de soleil je me
recroqueville, je ne bouge plus de chez moi. J’écris
et je téléphone à mes amis
– …
– Vous
êtes toujours là ?
– Je
vous écoute Sonia, il faudrait un grand soleil
dans vos profonds hivers !
– Avez-vous
envie que l’on se revoie Antoine ?
– Je
fais un mauvais soleil vous savez, plus très
ardent.
– J’ai
pensé que nous pourrions dîner ensemble.
– Quand
?
– Aujourd’hui,
pourquoi pas !
– Mais
j’ai des obligations familiales moi !
– Ah,
Simon !
J’ajoute,
trop vite :
– Vous
oubliez Lorraine.
– Lorraine
! Je croyais que vous n’aviez qu’un fils !
Je
note une sorte de chuintement dans la voix de Sonia.
– Lorraine
est la fille de la personne qui…
– Quel
âge a-t-elle votre Lorraine ?
– Elle
va avoir quinze ans, pourquoi ?
– À
votre âge, les gamines, c’est très
dangereux.
Je
ne suis pas allé plus loin. Entre deux dangers je
n’ai sans doute pas choisi le moindre.
– Je
crois que nous ne sommes pas près de nous
comprendre Sonia…
– Finalement
je me demande si vous n’êtes pas un pauvre
type, a lâché Sonia en bout de course, je
vous vois déjà ramper aux pieds de cette
petite salope.
J’aurais
bien aimé que Lorraine fût une petite salope
justement !
– Écoutez
Sonia…
– Je
sais, je dis ce qu’il ne faut pas dire, mais il
faut bien que quelqu’un vous le dise.
– Me
dire quoi ?
– Méfiez-vous
Antoine…
Je
pense un instant à lui dire que j’ai passé
ma vie à me méfier, que justement on ne vit
pas comme ça. Mais elle reprend :
– Je
dois revoir mon frère la semaine prochaine…
Je
l’avais oublié celui-là ! Sacha non ?
Le petit fasciste…
– Et
alors ?
– J’ai
très peur.
Le
silence se prolonge. Je m’entends proposer à
Sonia de venir chez elle. Je m’entends le dire, et
penser que j’ai tort, infiniment tort. Mais trop
tard.
Elle
portait une sorte de tunique indienne, avec des franges…
– Je
vous en ai déjà parlé,
glisse-t-elle, très vite.
Par
la baie vitrée le pont suspendu était
illuminé comme un sapin de Noël.
Je
me suis installé dans un fauteuil, en face d’elle
qui a replié ses jambes sous elle. D’assez
jolies jambes, un peu frêles peut-être.
Je
regardais tout ce que je déteste et que j’étais
pourtant venu chercher : l’appartement encombré
de plantes vertes, de macramés, de posters de
David Hamilton, d’un flou bleu ou baignent des
enfants sans vie.
Le
whisky est tiède, la musique stagne. Quelque chose
au piano que je ne reconnais pas. Que je n’ai pas
envie de reconnaître. C’est un de ces états
que j’attends depuis longtemps; une sorte d’ennui
sans crainte.
– Dans
dix ans, je serai une vieille, lâche-t-elle
soudain, et vous, vous en serez à courir derrière
des petites connasses qui se foutront de vous…
La
complicité de l’âge, c’est un
peu comme un souvenir d’adolescence partagé.
J’ai envie de dire à Sonia que plus ça
va plus je vois les femmes de mon âge comme des
copains de régiment. Quelque chose a foiré.
Je regarde Sonia, et c’est comme si je savais tout
d’elle, pour cause, je sais toutes ces petites
merdes qui la minent : des poches sous les yeux aux
possibles hémorroïdes, et tout ça,
tout ça n’est plus qu’un jeu. Mais ce
jeu, il faut qu’elle sache qu’il ne faut pas
en être dupe.
– Sonia…
– Oui
Antoine, dites-moi quelque chose de gentil, pour une
fois…
– Mais
je suis quelqu’un de gentil vous savez…
Mais
peut-être pas, après tout, non, je ne suis
sans doute pas aussi gentil que ça !
– Sonia,
je voudrais que les choses soient…
– Claires
?
– Je
peux vous proposer une sorte de…
– D’amitié,
c’est ça ?
– J’allais
dire, de camaraderie.
Quelque
chose s’est déglingué quelque part,
maintenant je le sais. Mais j’avance ma main. J’en
suis là : à vérifier que j’en
suis où je voulais être, c’est-à-dire,
détaché, très content de moi.
J’avance ma main et je caresse le sein de Sonia. Et
je n’en éprouve aucune émotion.
C’était prévu. Tout est de plus en
plus prévu, j’en ai la nausée si j’y
songe.
– Vous
avez envie de me faire l’amour Antoine ?
Son
regard, je l’ai noté sur le moment m’a
fait penser à celui d’un chat. La même
fixité dilatée. Soudain j’ai eu
horreur de ce pouvoir absurde qui m’était
remis. J’ai fouillé ma poche, cherché
mon paquet de cigarettes. Sonia connaissait la partition.
Elle savait que c’était à mon tour de
parler, de faire quelque chose, elle avait joué
son morceau, celui de la femme qui a fait une avance à
un homme. Le pont brillait toujours, la nuit durerait
encore longtemps, et la sirène d’une
ambulance se déplaçait le long de la baie
vitrée.
– C’est
très compliqué… ai-je dit; c’est
de plus en plus compliqué.
J’ai
fait quelques pas dans ce salon très encombré,
plein d’une vie de femme que la vieillesse
commençait à ronger comme une lèpre
patiente mais obstinée. J’ai regardé
les photos prises à la neige, les portraits d’une
gamine qui devait être la fille de Sonia, j’ai
entendu le frigo se mettre en marche dans la cuisine. La
vie ronflait doucement et j’avais une envie folle
d’être ailleurs, de n’être pour
rien dans la vie de Sonia.
J’avais
vieilli, terriblement depuis ces derniers temps : la
rêverie évanescente suffisait de plus en
plus à mon bonheur. J’étais à
peu près tranquille entre Simon et Lorraine. Et
tous les gens de mon âge me paraissaient vieux
depuis que je vivais entre ces deux enfants. Vieux, et un
peu vains.
– J’ai
un livre à finir, dis-je soudain, c’est
affreux : je ne pense plus qu’à cela.
– J’espère
que vous me le ferez lire, minauda Sonia. Mon Dieu, vous
êtes aussi écrivain !
Écrivain
! Comme la plupart des profs de français, de
lettres ou de philo ! Rien d’original là-dedans
: au moins je n’étais pas poète,
c’était déjà ça !
J’eus
alors le profond dégoût du ventre de Sonia,
du marécage de son sexe, de sa salive qui
coulerait dans ma bouche si nous nous embrassions. J’ai
imaginé son corps un peu maigre, arqué,
crispé juste avant la jouissance, et j’ai vu
ses paupières se soulever, j’ai vu après
l’orgasme, l’horreur absolue dans ses yeux où
tarderait à se dissiper une sorte de buée,
j’ai vu ce que je ne voulais plus voir, jamais,
dans le regard d’une femme après l’amour
: la reconnaissance.
– Je
vais partir Sonia. C’est ce que j’ai de mieux
à faire.
Je
me souviens du silence de Sonia. J’ai pris le temps
d’éteindre soigneusement ma cigarette dans
un cendrier rapporté de Shri Lanka ou de
Madagascar.
La
porte s’est refermée doucement derrière
moi. Une porte qui se ferme aussi doucement se ferme pour
toujours. Je savais cela. Je n’étais pas
fier de moi.