- SONIA
-
- Par
Dominique-Emmanuel Blanchard
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Je vais donc évoquer Sonia. Avec, si vous
le permettez, ce que jappelle de la lucidité, mais
daucuns y verront peut-être, de la goujaterie.
Dont acte.
La scène se situe après un dîner.
À cet instant, je raccompagne Sonia chez elle, le moteur
de la voiture tourne et Sonia laisse plus de temps que nécessaire
sa main dans la mienne. Voilà
Allais-je donc céder aux facilités
dusage ? Un dernier verre pour mettre un ultime point à
la discussion, au demeurant fort banale, qui avait langui durant
tout le dîner ? Que nenni, lidée ne
men venait pas. Je ne souhaitais que rejoindre mon petit
garçon, et en finir avec cette escapade de père
célibataire. Mais Sonia cherchait, dans ma promptitude
à la quitter, dautres raisons. Avais-je peur des
femmes ? Ne me plaisait-elle pas ? Je vis tout cela dans son
regard un peu luisant. Car, bien entendu, les choses ne sont
pas si simples. La dame, elle, létrangère
posait des interrogations biaisées. Que je comprenais
parfaitement. Mais elle avait mon âge cette femme, une
quadragénaire ! Depuis quand faisais-je, où étais-je
en état de faire lamour à des quadragénaires
? Laure avait quarante ans. Depuis quand Laure avait-elle quarante
ans ? Depuis quand étais-je devenu un vieux ? Et comment
ne men étais-je pas rendu compte ? Cette femme nétait
plus une femme ; cétait une sorte de double qui
avait, lui aussi, un enfant une fille de seize ans
à élever. Ô indignité de lêtre
: jai imaginé la fille quand cétait
la mère qui se proposait ! La fille dont je savais par
avance lindifférence où elle me tiendrait
si daventure je posais un regard sur elle. Dailleurs,
durant toute cette soirée, quavions-nous fait dautre
que de parent à parent échanger ces merveilleuses
banalités dont nous entourions notre progéniture
?
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Mais enfin Antoine quattendez-vous
de moi ?
Cette fois elle avait parlé clairement.
Oui, diable, que lui voulais-je à cette brave Sonia ?
Et, puisquil me faut métendre sur elle
ce qui est une façon assez cocasse de parler, moi qui
précisément nen avais aucune envie
il me faut convenir quelle devait être suffisamment
séduisante pour que jaie cru bon de lui sacrifier
une soirée. Ne lavais-je pas invitée (au
restaurant qui plus est, alors que rien ne me paraît plus
ridicule quun homme et une femme qui ne se connaissent
pas cela se voit de loin face-à-face pour
un repas qui nen finit pas et au terme duquel on imagine
la chambre dhôtel, les déshabillages ridicules,
les caresses tièdes, linquiétude du bonhomme
qui se demande sil va pouvoir répondre au bon moment
ou sil ne risque pas une éjaculation précoce.
Ô horreur de ces simagrées humaines qui se répètent
inlassablement et auxquelles jai participé avec
la certitude de la nouveauté, du moment magnifique, du
roman incandescent ! Navais-je pas invitée Sonia
pour donner le change ? pour que lon nimagine pas
mais qui, qui pouvait bien ce poser la question ?
que jétais incapable de nouer de nouvelles relations
?
Ma mère serait ravie, supposerait vite une
liaison, et je naurais pas à craindre quelle
me crût devenu impuissant. Car je ne me voyais pas lui
dire : Mais non, je tassure maman, je bande, jai
seulement dîné avec cette femme, pour le reste il
y a les putes tu sais, et une surtout, une splendeur, une Antillaise.
Mais enfin Antoine que voulez-vous de moi
?
Cest vrai : javais une réponse
à donner à Sonia. Jétais pris de court.
La vieille leçon, jadis connue par cur, me dégoûtait.
Jeus des phrases embarrassées : « Je ne sais
pas ma chère Sonia, pas encore. Je suis un vieil ours,
pas drôle et pas très sociable, je vous le concède.
»
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Je
ne m'aimais pas dans ce répertoire, qui, quelles que fussent
les réécritures, me paraissait parfaitement éculé.
D'autant que je commençais d'éprouver une singulière
gêne avec cette main de femme dans la mienne. Si au moins
elle s'était aventurée jusqu'à la braguette,
les choses eussent été beaucoup plus fécondes.
Voilà que je me mettais à comprendre qu'il pouvait
être moins indécent de s'emparer de la queue d'un
homme que de laisser planer l'indéterminé. J'avais
donc le choix entre le rôle de l'adolescent très
attardé, et celui, moins flatteur, et tout aussi dérisoire,
du vieillard anticipé. Je ne me sentais de dispositions
pour aucun.
- Vous êtes un curieux personnage Antoine !
La main de Sonia s'est enfin retirée. J'ai noté
la banalité de la remarque. J'ai allumé une cigarette
après avoir demandé à Sonia si l'odeur et
la fumée ne la gênaient pas.
- Vous savez, ai-je dit d'un ton très grave, j'ai juste
essayé de ne pas être ennuyeux. Votre compagnie
m'a été fort agréable.
J'avais même malgré été plutôt
neutre pour éviter de m'autoséduire. En somme je
n'avais démérité ni de moi-même ni
de la patrie, ni de l'idée que je me faisais de l'homme.
J'étais devenu inoffensif, courtois, et si pater familias,
qu'à un voyou qui m'aurait attaqué j'aurais argué
de ma condition de père qu'il convenait de ne pas abîmer
sous peine de rendre très malheureux un petit garçon.
Que l'humanité se mît à me ressembler, et
ma foi tout ne serait pas allé plus mal. Voilà,
pour résumer, le message que je distillais à Sonia.
Après quoi, dans le but, manifeste, de me planter là
Sonia ouvrit la portière de ma vieille voiture. (D'évidence
nous avions quitté le restaurant sans dialogue pertinent.)
- Tout cela est très intéressant, dit Sonia en
manière de conclusion.
L'ironie n'était pas loin - merci, j'avais remarqué
! Mais pas de quoi en faire un plat, vraiment.
J'ai regardé cette femme s'éloigner sur le trottoir.
Elle portait des talons hauts, qui avantageaient la finesse de
ses chevilles. Et maintenant que je ne risquais plus rien, je
pouvais recommencer de la voir en femme, avec ses hanches, ses
seins, son sexe. Tout cela, à ma portée, à
la portée de ma main devrais-je dire, m'avait, je l'avoue,
c'est cela ; je l'avoue, cette femme à prendre, déjà
rendue m'avait un rien dépité. J'acceptais de plus
en plus mal que l'on s'en remît à moi, qu'on exigeât
une exigence de moi comme si cela allait de soi. Sonia en somme
aurait dû me dire : Allez Antoine baisez-moi tout de
suite sur la banquette arrière j'ai envie de votre queue
dans mon cul d'ailleurs je n'ai accepté ce dîner
que pour en arriver là et vous le savez aussi bien que
moi du reste est-ce que vous ne m'avez pas invitée dans
l'espoir qu'après un repas où vous auriez été
charmant vous pourriez me fourrer votre engin entre les cuisses
?
Je crois bien, oui, qu'un tel propos, même édulcoré,
m'eût fait sortir de ma retraite. Je me serais vautré
dans une vulgarité iconoclaste, efficace et salutaire.
Au lieu de cela, nous avions joué nos rôles le plus
bêtement du monde, et le tout se transformait en jus de
boudin. En d'autres termes Sonia m'avait en quelque sorte contraint
à un désir propre à susciter le sien. Je
n'ai jamais eu une telle envie d'une inconnue que j'en aie perdu,
sur le champ, toute lucidité. Je le regrette. J'ai parfois
suivi une femme dans la rue, pour le galbe miraculeux de ses
jambes, ou la courbe insensée de ses seins, mais je ne
voulais que cela : ces jambes, ces seins. Rien d'autre, et surtout
pas de tout ce qui allait avec.
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Il
ma toujours fallu, avec une femme à peine rencontrée,
me lancer à la manivelle, comme on démarre un moteur
réticent. Je suis probablement un rétif de nature.
Jeusse préféré lêtre de
La Bretonne mais ce sera peut-être pour plus tard. En attendant,
laccès au sexe de lautre, tout ce fatras à
déblayer pour y parvenir me décourage, et, enfin
arrivé au cur de lintrigue, bon sang ce quil
faut de mots pour nacrer la chair ! Elle met longtemps à
devenir gaie la chair. Rien de plus effrayant (pour moi nest-ce
pas) que de conduire une femme au lit en la guidant par la main.
Jamais je nai été assuré dans ces
cas-là davoir le bras assez ferme. Jai sans
cesse usé de moyens dilatoires : les mots surtout, presque
toujours les mots, pour conjurer une peur viscérale. Aussi
avais-je pris soin, ce soir-là avec Sonia, et dautant
plus facilement que finir la nuit avec elle nétait
pas dans mes visées de ne pas mavancer sur
le terrain dialectique des rapports entre les femmes et les hommes
: je savais trop mes facilités, cest-à-dire
que je connaissais un rosé frais aidant
mon pouvoir à millusionner moi-même, et si
je le souhaitais, Sonia in fine coucherait avec moi. Je navais
ni à le vouloir, ni à faire quoi que ce fût
pour cela, qui pût, de près ou de loin, ressembler
à une tentative de séduction, non ; pour conduire
Sonia là où je voulais, javais à me
séduire moi, à prendre sa place en quelque sorte,
à lui parler comme à un autre moi-même. Si
je parvenais à me mettre en état dexaltation,
par je ne sais quel phénomène mimétique,
jéblouissais qui se trouvait en face de moi. Jopérais
par ivresse verbale, par osmose serais-je tenté décrire.
Ah, vous êtes prof de philo ! sétait exclamée
Sonia durant le dîner, mon Dieu, ça existe encore
?
Obsolète, mais toujours là.
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Elle
avait souri Sonia. Pas facile parfois de faire comme si. Crut-elle
que jétais dupe ? Malgré ses efforts Sonia
navait pour pensée que la confection du prêt-à-porter
; et son ignorance était telle quelle supposait
une haute couture à la portée dun tailleur
de quartier. Elle jugea intelligent de railler cette philosophie
qui sobstine alors quelle nest plus daucun
secours.
Détrompez-vous, la philosophie est une pratique très
répandue, tout le monde en fait sans le savoir, avais-je,
superbe de désinvolture, répondu.
Comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir !
riposta la vaillante Sonia.
Ce
bon vieux truisme culturel la rassura. Voilà, dut-elle
supposer, qui avait de quoi me plaire ! Cela avait toujours son
effet nest-ce pas ? Mais, justement, leffet datait,
et cette pérennité qui était pour elle un
gage de qualité, comment lui faire comprendre que, pour
moi, précisément cette inusable antienne était
le comble de la bêtise ? Jétais cependant
touché, à moins que ce ne fût, frappé,
par les efforts de Sonia pour oser savancer sur des territoires
qui manifestement nétaient pas les siens. Javais
en même temps un peu pitié : Nallons
pas plus loin, avais-je envie de lui dire, ce qui eut été
bien pis que de la pitié : probablement du mépris.
Je me bornai à glisser, à en revenir à des
sujets plus légers. Je navais aucune envie de brader
la pensée entre les hors-duvre et lentrecôte
à la bordelaise pour une étreinte que je ne souhaitais
même pas. Si encore Sonia avait entendu évoquer
la philo légèrement ! Que nenni ! elle chargeait
la mule, voulait de butte en blanc se lancer dans la question
de la vie et de la mort et pour faire bonne mesure, de Dieu !
Le
meilleur était pour la fin, quand, après un quart
dheure chaleureux, mais laborieux de divagations énamourées,
Sonia pensa conclure avec la grâce dune révérence
:
Vous devez me trouver bien ignorante !
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À
peine rentré, après avoir assuré Madame
Garcia qui regardait la télévision que javais
passé grâce à elle une soirée
délicieuse, tout juste glissé contre Simon qui
dormait à moitié, mais me guettant malgré
tout, la phrase toute prête, celle quaurait eue sa
mère : Tu rentres bien tard, jespère
que tu tes bien amusé ! le téléphone
sest rappelé à mon bon souvenir : je venais
de me conduire dune façon inadmissible.
Sonia
avait des tonnes de reproches à me faire.
Je comprends que votre femme vous ait plaqué
mon pauvre Antoine !
Comment savait-elle ça ? Javais pris
soin, non ; je navais pas pris soin : javais naturellement
oublié de parler de Laure. Je nen parlais plus depuis
longtemps du reste ; javais mis des mois à me préparer
au départ de Laure, et quand elle est partie cest
en somme moi qui lavais quittée.
À qui tu téléphones encore ? a demandé
Simon, cest pénible à la fin, on ne peut
jamais dormir dans cette maison.
Sans
même boucher de la main le combiné jexpliquai
à mon fils que cétait la dame avec laquelle
javais dîné, quelle sappelait
Sonia et que non je nallais pas me marier avec elle.
Vous naimez pas les femmes, a repris Sonia dont la voix
avait perdu tout le clinquant quelle avait eu, surtout
quand nous avions parlé philosophie. Cétait
maintenant un ton bas, une voix sourde que je naimais pas,
qui incitent aux confidences onanistes. Je ne voulais pas ça,
non je ne voulais pas laisser croire à cette femme quelle
pouvait attendre quelque chose de moi. Quest-ce que ça
voulait dire son vous naimez pas les femmes ? Quelles femmes
dabord ? Jen étais écuré
des femmes. Elle avait bien fait les choses la mienne : je nétais
pas près dinfliger une belle-mère à
mon Simon.
On est bon pour une conversation de bistrot vous ne croyez pas
! Les femmes, est-ce que je sais ce que ça veut dire les
femmes ?
Je vous dérange sans doute ?
À
ce moment-là, jen suis sûr, ça aurait
pu être nimporte qui à ma place, et jen
voulais à Sonia de tenter de me faire croire que jétais
pour quelque chose dans sa pauvre anxiété de femme
au bord de la cinquantaine et qui se sent misérable parce
quun pâle type dans mon genre sest dérobé
! Normalement on aurait dû être dans le même
lit ; je connaîtrais laréole de ses seins,
ses mimiques, ses canailleries, enfin il y aurait eu le simulacre
de la résistance, le coup de cette fois ce nest
pas la même chose. Il y a en vous quelque chose de différent.
Même si les choses ne sétaient pas passées
comme ça, tout aurait été comme ça.
Et jaurais gardé les yeux ouverts dans la nuit,
une respiration nouvelle près de moi, une odeur nouvelle,
une peau nouvelle près de moi.
Jai
probablement horreur de la nouveauté.
Répondez-moi Antoine : est-ce que vous avez une maîtresse
?
Cest délicat vous savez.
Vous êtes devenu impuissant ? Vous savez ce genre de choses
est fréquent après une rupture.
Quelle rupture ?
Un choc affectif peut parfaitement inhiber les pulsions sexuelles.
-
Je fréquente assidûment une prostituée très
Antillaise.
Jéprouvais un singulier plaisir à
répéter le mot prostituée.
Cest que je les aime, poursuivis-je
comme jaime tout ce qui est désigné
au mépris ou à laffliction forcée
; jaime les putes, les fous, les clochards, les vieux,
les chiens perdus.
Vous semblez tout mettre dans le même panier : les débiles,
les vieux, les chiens
Et les putes, oui. Exactement : le grand panier de la misère
si vous voulez !
Vous me faites peur.
Mais non, cest tout au plus pitoyable. Et ça amuse
beaucoup mon fils ce que je dis là.
Ah ! parce que vous dormez avec votre fils !
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Je
reconnaissais là lexclamation désolée
de lancienne battante, celle que je navais pu éviter
et qui, comme moi jadis, tranchait de tout, de ce qui était
sain, de ce qui ne létait pas.
Javais
tout su moi aussi. La différence, aujourdhui, cest
que tout ce bric-à-brac, pour moi, était loin,
alors que pour Sonia cétait encore bon pour le service.
Allons donc, jallais en faire un homo, un gay, un pédé,
une tante, une tarlouze de mon petit ! Et même, est-ce
que ce serait là le pire ? Lheure était tout
à coup à la dégradation, et quelque chose
de la haine sinstallait le long de ce fil.
Si vous croyez que je ne vois pas venir avec votre psychanalyse
de cuisine !
Les
rôles auraient pu être renversés. Jaurais
pu me trouver en ce moment précis à la place de
Sonia : navait manqué que le désir. Il ny
avait pas eu le déclic : une épaule ronde, un brin
de cheville. Mais là, rien. Pas le moindre embryon de
bandaison. Rien, rien nétait venu transcender Sonia.
Rien
dailleurs nest jamais venu transcender une femme
juste rencontrée. Demblée je ne remarque
que les défauts, une façon de dire : Vous
nallez pas me croire ! un mauvais profil, une haleine
douteuse ; bref je guette sur elles toutes les traces : le père
violent, le mari timoré, lémission de télévision
de la veille, le méchant roman merveilleux. La bêtise
peut même tuer lombre dun semblant débauche
de désir, lamorce forcée dun espoir.
Jai prévu doffrir la plus belle pute de tout
Bordeaux à mon fils pour ses quinze ans.
Vous irez sans doute jusquà lessayer avant
lui !
Et lui me refilera ses copines. Je me vois assez bien en vieux
dégueulasse, ou en maquereau. Cest exactement cela.
Je vous imagine mal, moi.
Je
mavisai que la voix de Sonia pouvait être belle,
avec des râles gutturaux qui navait rien à
voir, du moins à entendre avec les minauderies dont javais
été gratifié au restaurant.
Mais que vous apportent-elles ces prostituées, ces putes
comme vous dites ?
Elles nattendent rien, et la surprise nest jamais
aussi intéressante que lorsquelle est précisément,
inattendue. Dans les relations ordinaires entre homme et femme,
la surprise est plus ou moins obligatoirement sous-jacente, épiée,
pour tout dire : programmée.
Vous dites cela merveilleusement ! Vous ne croyez donc pas à
lamitié entre un homme et une femme ?
Mais si, a condition quils soient grabataires ou presque.
Est-ce aussi merveilleux ?
Mais oui, merveilleux !
Le
mot, en dautres circonstances, ce mot, merveilleux, si
bien mis à toutes les sauces maurait fait frémir.
Seulement un équilibre se faisait, je faiblissais en fin
de parcours, comme dhabitude, et peu à peu les positions
se précisaient ; je retombais dans le vieux schéma
de lhomme sexerçant à séduire.
Mais jétais si douillettement installé, le
souffle de mon fils contre mon épaule endolorie, la lampe
de chevet teintée mandarine, les livres en pile sur la
moquette, la radio en sourdine si je voulais, France musique
ou radio classique; Haydn, Bach, partita
que je neus
pas envie de bouger.
-
Nos
conversations nocturnes ont duré des mois. Elles avaient
pris très tôt une tournure particulière.
Sonia parlait delle, de ses recherches généalogiques,
compliquées, tumultueuses qui, malgré son travail
au fait, quel était donc son travail ? la
conduisaient dAvignon à Moscou. Sonia allons-y
, avait un côté slave qui ne tarda pas à
se révéler. Slave, cest-à-dire beaucoup
plus pauvrement dit : bouillonnant, sinueux à ravir. Jen
vins à endosser un rôle pour lequel je me sentais
effectivement des dispositions : jécoutais. Et jécoutais
réellement. Je mis à jour la passion, la grande,
la seule, lunique. Celle en regard de quoi tous les hommes
quelle rencontrait nétaient, pour Sonia, que
de piètres succédanés.
-
Javais
eu raison de me méfier : on est toujours à la place
de quelquun dautre, sauf peut-être
pour sa mère ou ses propres enfants.
-
À
la réflexion, ce nest pas forcément vrai
pour la mère : il mest arrivé de me demander
si ma mère ne voyait pas en moi parfois mon frère,
ce frère mort, à quelques mois, de la maladie bleue.
Cest un frère justement, qui apparut dans le récit
de Sonia après deux à trois semaines de piétinements,
de balbutiements, dapproches craintives. Un frère
maintenu au secret, au cachot même, à labri
de la lumière, du moindre murmure. Il était là
depuis toujours le petit frère.
-
Nallez pas imaginer je ne sais quoi,
répétait Sonia.
-
Quelle idée !
-
-
Il est si fragile vous comprenez, jai passé ma vie
à le protéger.
-
Pourtant, très vite il se montrerait plutôt
bizarre le petit frère, Sacha si jai bonne mémoire,
bizarre oui, avec ses maquettes davions, de torpilleurs,
ses cartes, ses insignes. Je percevais la réticence. Jinsistais
toujours malgré lheure (trois heures du matin souvent)
jétais au salon, loin de Simon, la cigarette au
bout des doigts, un verre de suze-périer en main, dans
une semi-obscurité et devant la fenêtre bleue, dun
bleuâtre proustien avec, si je le veux, un aboiement de
chien du coté de lîle dA.
-
Jécoutais quelquun qui nétait
même pas à vingt kilomètres de là,
dans son dixième étage HLM, bruisseux du sommeil
qui lentourait. Sonia, toute seule, devenue lenfant
dune femme rencontrée quelques semaines plus tôt,
une femme vers qui je nétais pas allé, qui
venait mais se lasserait vite je le savais, et qui, en attendant,
parce que justement elle savait que nous ne nous reverrions pas,
se délestait pour reprendre des forces avant davoir
tout à reprendre un peu plus loin.
Mon frère collectionne tout ce qui concerne le nazisme.
-
Ah
le sale petit frère ! Beau comme il est dit dun
jeune dieu, dune fragilité à la Musset, composant
même des textes dun romantisme déchirant,
blême, doigts osseux, si beau ce frangin que le nazisme
venait me gâter en plein fantasme et reléguer au
rang de malade au petit pied.
-
Pourquoi navez-vous rien tenté avec votre frère
pendant quil en était encore temps ?
-
-
Pas
la peine dexpliquer, elle comprenait au quart de tour Sonia
! Elle savait, elle avait toujours su quil aurait fallu
commencer par ça, dans cette maison dAvignon, un
été je ne sais plus quand, sur la terrasse, par
une nuit de chaleur hagarde.
-
Le
récit sétait présenté plusieurs
fois, à peine modifié de redite en redite. Les
lieux sont là : je baisse les paupières et je vois
la maison sur sa pente rocailleuse, dans le crissement des cigales
et, sur cette terrasse, il y a deux ombres. Une glycine court
sur un mur, jentends toute la Provence crépiter,
exhaler sa chaleur de toutes ses pierres chauffées à
blanc durant une journée exténuante. Mais les ombres
sobstinent à demeurer immobiles. Pourtant Sonia
sen souvient, ne loubliera jamais : elle portait
une tunique blanche, avec des franges à lindienne,
une tunique courte qui descendait à peine sur les cuisses,
et à la taille une ceinture, un ceinturon plutôt.
-
Javais les cheveux noués en une seule tresse, un
bandeau au front, jétais bronzée.
-
Bronzée,
dit-elle, où jaurais dit, moi : brunie par le soleil,
et pour faire bonne mesure, de poursuivre ici avec les mots mêmes
de Sonia :
-
On buvait un pastis, on fumait. De temps en temps on dansait
sur de la musique africaine
-
Rien.
-
Elle
ne dit rien de ce possible, de ce possible pourtant là,
ce désir, car cest de cela quil sagit,
car, oui elle avoue : Javais le ventre dur comme
du bois. Cest abominable à dire ; javais une
envie de faire lamour à hurler.
-
Avec lui, ou avec nimporte qui ?
-
Jinsiste en vain (vraiment en vain ?) :
-
Avec lui ou avec nimporte qui ?
-
-
-
Parfois Simon surgissait :
-
Tu en as encore pour longtemps ? Jen
ai marre de tattendre moi !
-
Il faut bien que je parle quelquefois, déjà quon
ne sort jamais !
-
Justement il y est longtemps quon nest pas allé
au Mac Do, on ira demain daccord ?
-
-
- ***
-
-
Le
printemps voit la renaissance de Sonia. Je lavais un peu
oubliée celle-là !
-
Je suis sûre que vous maviez oubliée !
-
Quelle idée, comme si on pouvait vous oublier vous !
-
Vous mentez très bien Antoine, (un silence), votre voix
me manquait. Quest-ce qui pourrait me manquer dautre
dailleurs ? Je nai rien eu de vous.
-
Jai
retrouvé sur-le-champ cette impression désagréable
dêtre sur le point de tomber dans un piège.
Je sais déjà que jy tomberai, tout seul.
-
Sonia
a pris cette voix de petite fille que je déteste, mais
jen ferai trop dans la gentillesse, dans la complicité
et cest là, exactement là que je perdrai
toute chance de men sortir.
-
Jai passé un hiver horrible, Antoine ! Vous savez,
dès quil ny a plus de soleil je me recroqueville,
je ne bouge plus de chez moi. Jécris et je téléphone
à mes amis
-
-
Vous êtes toujours là ?
-
Je vous écoute Sonia, il faudrait un grand soleil dans
vos profonds hivers !
-
Avez-vous envie que lon se revoie Antoine ?
-
Je fais un mauvais soleil vous savez, plus très ardent.
-
Jai pensé que nous pourrions dîner ensemble.
-
Quand ?
-
Aujourdhui, pourquoi pas !
-
Mais jai des obligations familiales
moi !
Ah, Simon !
Jajoute, trop vite :
Vous oubliez Lorraine.
Lorraine ! Je croyais que vous naviez
quun fils !
Je note une sorte de chuintement dans la voix de
Sonia.
Lorraine est la fille de la personne qui
Quel âge a-t-elle votre Lorraine ?
Elle va avoir quinze ans, pourquoi ?
À votre âge, les gamines, cest très
dangereux.
-
Je
ne suis pas allé plus loin. Entre deux dangers je nai
sans doute pas choisi le moindre.
-
Je crois que nous ne sommes pas près de nous comprendre
Sonia
Finalement je me demande si vous nêtes pas un pauvre
type, a lâché Sonia en bout de course, je vous vois
déjà ramper aux pieds de cette petite salope.
Jaurais
bien aimé que Lorraine fût une petite salope justement
!
Écoutez Sonia
Je sais, je dis ce quil ne faut pas dire, mais il faut
bien que quelquun vous le dise.
Me dire quoi ?
Méfiez-vous Antoine
Je
pense un instant à lui dire que jai passé
ma vie à me méfier, que justement on ne vit pas
comme ça. Mais elle reprend :
Je dois revoir mon frère la semaine prochaine
Je
lavais oublié celui-là ! Sacha non ? Le petit
fasciste
Et alors ?
Jai très peur.
-
Le
silence se prolonge. Je mentends proposer à Sonia
de venir chez elle. Je mentends le dire, et penser que
jai tort, infiniment tort. Mais trop tard.
-
Elle
portait une sorte de tunique indienne, avec des franges
Je vous en ai déjà parlé, glisse-t-elle,
très vite.
-
Par
la baie vitrée le pont suspendu était illuminé
comme un sapin de Noël.
Je
me suis installé dans un fauteuil, en face delle
qui a replié ses jambes sous elle. Dassez jolies
jambes, un peu frêles peut-être.
Je
regardais tout ce que je déteste et que jétais
pourtant venu chercher : lappartement encombré de
plantes vertes, de macramés, de posters de David Hamilton,
dun flou bleu ou baignent des enfants sans vie.
Le
whisky est tiède, la musique stagne. Quelque chose au
piano que je ne reconnais pas. Que je nai pas envie de
reconnaître. Cest un de ces états que jattends
depuis longtemps; une sorte dennui sans crainte.
Dans dix ans, je serai une vieille, lâche-t-elle soudain,
et vous, vous en serez à courir derrière des petites
connasses qui se foutront de vous
La
complicité de lâge, cest un peu comme
un souvenir dadolescence partagé. Jai envie
de dire à Sonia que plus ça va plus je vois les
femmes de mon âge comme des copains de régiment.
Quelque chose a foiré. Je regarde Sonia, et cest
comme si je savais tout delle, pour cause, je sais toutes
ces petites merdes qui la minent : des poches sous les yeux aux
possibles hémorroïdes, et tout ça, tout ça
nest plus quun jeu. Mais ce jeu, il faut quelle
sache quil ne faut pas en être dupe.
Sonia
Oui Antoine, dites-moi quelque chose de gentil, pour une fois
Mais je suis quelquun de gentil vous savez
Mais
peut-être pas, après tout, non, je ne suis sans
doute pas aussi gentil que ça !
Sonia, je voudrais que les choses soient
Claires ?
Je peux vous proposer une sorte de
Damitié, cest ça
?
Jallais dire, de camaraderie.
Quelque chose sest déglingué
quelque part, maintenant je le sais. Mais javance ma main.
Jen suis là : à vérifier que jen
suis où je voulais être, cest-à-dire,
détaché, très content de moi. Javance
ma main et je caresse le sein de Sonia. Et je nen éprouve
aucune émotion. Cétait prévu. Tout
est de plus en plus prévu, jen ai la nausée
si jy songe.
Vous avez envie de me faire lamour Antoine ?
-
Son
regard, je lai noté sur le moment ma fait
penser à celui dun chat. La même fixité
dilatée. Soudain jai eu horreur de ce pouvoir absurde
qui métait remis. Jai fouillé ma poche,
cherché mon paquet de cigarettes. Sonia connaissait la
partition. Elle savait que cétait à mon tour
de parler, de faire quelque chose, elle avait joué son
morceau, celui de la femme qui a fait une avance à un
homme. Le pont brillait toujours, la nuit durerait encore longtemps,
et la sirène dune ambulance se déplaçait
le long de la baie vitrée.
Cest très compliqué
ai-je dit; cest
de plus en plus compliqué.
Jai
fait quelques pas dans ce salon très encombré,
plein dune vie de femme que la vieillesse commençait
à ronger comme une lèpre patiente mais obstinée.
Jai regardé les photos prises à la neige,
les portraits dune gamine qui devait être la fille
de Sonia, jai entendu le frigo se mettre en marche dans
la cuisine. La vie ronflait doucement et javais une envie
folle dêtre ailleurs, de nêtre pour rien
dans la vie de Sonia.
Javais
vieilli, terriblement depuis ces derniers temps : la rêverie
évanescente suffisait de plus en plus à mon bonheur.
Jétais à peu près tranquille entre
Simon et Lorraine. Et tous les gens de mon âge me paraissaient
vieux depuis que je vivais entre ces deux enfants. Vieux, et
un peu vains.
-
Jai un livre à finir, dis-je soudain, cest
affreux : je ne pense plus quà cela.
Jespère que vous me le ferez lire, minauda Sonia.
Mon Dieu, vous êtes aussi écrivain !
Écrivain
! Comme la plupart des profs de français, de lettres ou
de philo ! Rien doriginal là-dedans : au moins je
nétais pas poète, cétait déjà
ça !
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