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Samedi 10 octobre 2008
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- Bernard-Henri Lévy
- Michel Houellebecq
- Ennemis
publics
- Flammarion | Grasset
- 330 pages | 20 euros
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- par
Dominique-Emmanuel Blanchard
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- ACTE
I
- Commençons
par le commencement.
De quoi s'agit-il ? D'une correspondance entre deux écrivains.
Deux écrivains majeurs. Mais vivants. Mais « dérangeants
». Nous ne sommes pas, là, dans la littérature
qui se prête à toutes les cuistreries propres à
agrémenter les dîners en ville. BHL-Houellbecq :
fallait y penser. Et fallait oser. Ils l'ont fait. Ils ont, au
moins reconnaissons-leur cela, ils ont du courage.
Couple improbable ? Justement. Il fallait ces deux-là
: détestés et tout autant encensés. Cibles
idéales pour la meute.
Mais, c'est que ça s'engage pour le pire et le meilleur
une affaire comme ça. Pour le pire surtout : publié
sous X, le livre, d'emblée, s'il suscite la fébrilité,
la curiosité, génère la jalousie. La meute
est jalo use sans le savoir. La meute est dépressionniste,
comme Houellebecq, la meute est idéaliste, comme BHL .
La meute a, pour le prix d'un, ses deux cibles favorites. Deux
cibles aux antipodes l'une de l'autre. BHL et Houellebecq, rien
à voir. Rien de rien. J'entends déjà dire
: « Justement, c'est du marketing. Réunir le jour
et la nuit en un seul produit, c'est génial coco ! »
Du deux-en-un. Ceux-là, ceux de ce discours, parions qu'ils
n'ouvriront pas le livre, qu'ils se contenteront de commenter
les commentaires, comme d'habitude, dirais-je.
Livre schizophrène ? Pas tant que cela.
Ainsi, page 81, BHL : « Nous sommes tous plus ou moins
guidés par une étoile n'est-ce pas ? Eh bien, il
y a les mauvaises étoiles, celles que les Latins appelaient
les « sidera » et qui ont pour propriété
de vous attirer vers le fond, le gouffre, l'abîme de vous-même
[...]. Et il y a les bonnes, celles qu'ils appelaient les «
astra », les astres, et qui, elles, au contraire, vous
font lever la tête, regarder vers le ciel et, d'abord,
le ciel des idées...»
- Alors,
vous, vous êtes plutôt sidera ou plutôt astra
?
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- ACTE
II
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- Je
vais donc le lire trois fois, ce livre : d'abord la partie BHL,
puis la partie Houellebecq, et enfin, dans sa continuité.
Comme si, après avoir écouté l'un et l'autre
séparément je les mettais face à face. Il
doit être dit, que je ferai fi, une fois pour toutes, dans
cette chronique des ricanements sournois qu'elle ne manquera
pas de provoquer.
- Je
le lis donc, patiemment, attentivement ce livre, Ennemis publics
(Flammarion-Grasset éditeurs) que j'ai attendu dans une
belle fébrilité dès que j'ai su son existence.
- Au
fond, me dis-je, plutôt qu'une « critique »
une fois pour toutes de ce livre, pourquoi ne serait-il pas un
thème récurrent où je pourrais m'inscrire.
Pourquoi ne serait-il pas le fil rouge de plusieurs posts ? Au
risque de lasser mes lecteurs ce dont, je l'avoue ici, je ne
fais pas tant de cas que cela.
- C'est
qu'il y a deux aspects du monde avec ce livre-là. Pas
si antagonistes que ça, pas autant de connivence que ça
non non plus. Il y a beau temps que le manichéisme n'est
plus pour moi qu'un exercice de style, une commodité souvent,
surtout lorsqu'il s'agit de politique. En gros : on est à
droite ou on est à gauche. Le milieu ? Ce juste milieu
qu'invoquent les imbéciles ou les gens très sages
ne me passionne guère. Mais cela peut faire un prix Nobel
de littérature à l'occasion.
- Ainsi
pourrait-on imaginer, d'un côté l'optimisme (et
je vous prie de croire que je sais comme il peut être volontaire),
de l'autre le pessimisme (et je sais aussi comme il peut être
forcé), ce qui pourrait satisfaire tout le monde.
- Où
Houellebecq évoque ses problèmes d'eczéma,
BHL raconte ceux de Cocteau. D'aucuns diront : ça a une
autre gueule, non ! Sous-entendu : Cocteau, quand même,
c'est d'un autre niveau que Houellebecq, non ? Tout cela pour
fustiger la pseudo mégalomanie de BHL et louer la simplicité
d'un Houellebecq.
- Deux
faces du monde, disais-je, et qui n'en finissent pas de s'opposer
et de se rapprocher. Houellebecq inclinerait pour une détestation
des hommes et de l'humanité en général et
ne lui verrait pas beaucoup de chances de succès tandis
que BHL s'écrirait : pas du tout, il suffit de relever
la tête et de regarder les idées qui sont au-dessus
de nous.
- Le
Cocteau désormais célébré, n'a-t-il
pas été détesté au point qu'il y
avait toujours quelqu'un, lors d'une projection d'un des ses
films, qui voulait lui casser la gueule.
- Au
moins y a-t-il une certaine justice : BHL, Houellebecq sont haïs.
Ils le savent. Cette justice du pire, je ne la cite que pour
en souligner le ridicule. Y en a-t-il qui haïssent les deux
? Lequel souffre le plus de la critique, de l'ignominie dont
on les accable ? Il semblerait de ce soit Houellebecq, voire
! Houellebecq qui s'interroge sur cet autre, bien servi lui aussi
par la vindicte, Sollers : « Sous le Philippe Sollers social,
existe-t-il encore un Philippe Sollers réel ? »
- La
question ne vaut-elle pas pour toutes celles et tous ceux qui
ont un peu de pouvoir, de notoriété et qui, injure
suprême, se permettent d'être singuliers ? Au palmarès
des insultés, n'oubliez pas Ségolène Royal
je vous prie.
- Dès
la première page du livre, Houellebecq annonce la couleur.
Il sait que les critiques sont des gens pressés qui lisent
les livres en diagonale, cherchent l'angle d'attaque et à
coiffer les autres critiques au poteau. Il leur complique alors
la besogne par ce portrait de lui-même que la rumeur a
dressé. Ainsi, les plumitifs que nous sommes vont-ils
devoir chercher d'autres adjectifs. Mais les pistes sont là
: « Nihilste, réactionnaire, cynique, raciste et
misogyne honteux. »
- Voilà,
les leçons de Sollers ont porté : inclure dans
son livre sa propre critique. « Anarchiste de droite ?
Beauf ? « Auteur plat n'ayant accédé à
la notoriété que par suite d'une invraisemblable
faute de goût... »
- Cette
introduction, n'en doutons pas deviendra d'anthologie. En deux
pages sont réunies les critiques les plus assassines.
- En
voulez-vous sur BHL ?
- Voici
(si j'ose dire), sous la plume de Houellebecq : « Spécialiste
des coups foireux et des pantalonnades médiatiques [...].
Intime des puissants, baignant depuis l'enfance dans une richesse
obscène, vous êtes emblématique de ce que
certains magazines un peu bas de gamme comme Marianne continuent
d'appeler la " gauche-caviar " [...]. Philosophe sans
pensée, mais non sans relations, vous êtes en outre
l'auteur du film le plus ridicule de l'histoire du cinéma.
»
- Il
pourrait conclure, mais au contraire, c'est par là qu'il
commence (puisque ce sont les toutes premières lignes)
: « Tout, comme on dit, nous sépare à l'exception
d'un point, fondamental : nous sommes l'un comme l'autre des
individus assez méprisables
- Ce
à quoi, BHL, réplique par Cocteau, Pound, Camus,
Baudelaire...
- Le
liste serait longue.
- Mais
suffit ! BHL ne se vautre pas dans l'autodénigrement.
Cela fait partie du secret, son secret.
- La
haine, Houellebecq y revient lui. Il digère moins bien
sans doute, et je peux comprendre ça. La haine dont il
a été et dont il est toujours l'objet il ne veut
pas tout de suite l'évacuer. C'est qu'il en connait la
sale gueule, comme tout le monde, mais lui, il a de la mémoire.
« Souvent, lorsque vous étiez mentionné dans
la conversation, j'ai vu apparaître un vilain rictus que
je connais bien, un rictus de joie basse et commune à
l'idée de quelqu'un que l'on va pouvoir insulter sans
risques. »
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- ACTE
III | De la difficulté d'être au monde.
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- L'enfance
nous a tous conviés à des scènes de lynchages
plus ou moins violentes mais néamoins, symboliquement,
bel et bien réelles. Houellebecq ne revendique aucun courage.
Il n'a jamais défendu les victimes, avoue-t-il, et il
ajoute qu'il n'a « jamais éprouvé
le désir de rejoindre la camp des bourreaux ».
En cela « nous n'avons rien de l'animal de meute » ;
« Je me suis contenté dans mon enfance,
lorsque j'étais confronté à ces scènes
pénibles, de détourner le regard en me réjouissant
d'avoir été épargné, pour cette fois. »
Cela ne peut-il s'appeler du doux nom de lâcheté ?
Car oui, c'est bien de cela qu'il s'agit, « quand
on est témoin, on est impliqué »
a à peu près écrit, ou dit Sartre. Et, puisque
c'est moi qui écris ici, pourquoi me priverais-je de parler
de moi dans la perspective d'une interrogation sur la lâcheté ?
Ai-je assisté à des scènes de « lynchage »
lorsque j'étais enfant ? Il me semble que non. Il
me semble car, qui me dit que mon inconscient n'a pas, sagement,
entreposé ça hors de ma portée ? Consciemment
donc, nul souvenir de cet ordre. Mais il me semble qu'on s'est
beaucoup moqué de moi. Sans pour autant avoir été
objet de sévices corporels. Mais, j'étais quelque
peu moqué, oui. Tout bêtement à cause de
mes cheveux. « Magnifiques », s'exclamaient
les adultes, et les femmes (car les hommes répugnent aux
compliments, sauf s'ils y ont intérêt, c'est bien
connu) ; frisés mes cheveux, très. « Crépus »
décrétaient d'autres (les hommes cette fois). « Le
nègre », entendais-je parfois en cour de récréation.
Aussi, pendant longtemps, ai-je souhaité des cheveux bien
raides, bien plats, bien ordinaires. J'ai été le
nègre, enfant, et le « rapatrié »,
adolescent, quand l'Algérie a commencé à
se vider des ses pieds-noirs qui, dès leur arrivée
étaient accusés de profiter de largesses gaulliennes.
Mais si, mais, il m'en souvient.
Plus tard, bien plus tard ? à propos d'Algérie
? quand je rencontrerai celui qui, précisément
aura contribué à son indépendance, nous
évoquerons cet effarement d'être dont il va être
question, et que je veux, sous peine de tomber dans le souvenir
d'enfance artificiel, décrire au plus près de sa
vérité existentielle.
C'est que je me tenais à l'écart du monde, tout
simplement. Tout cela ne me concernait nullement, c'est le moins
que l'on puisse dire. Je n'étais pas au monde tant il
me paraissait absurde, tant le fait d'être là était
absolument inapréhendable.
Alors, leurs chahuts, leurs disputes, leurs joies, leurs bandes
et toutes ces choses qui remplissent les les livres et les films
sur les souvenirs d'enfance : très peu pour moi.
Il y avait là, me semblait-il quelque chose d'intrinsèquement
tragique. Je ne pouvais que repérer les « victimes ».
Elles seuls, ces pauvres petites choses hébétées,
tout comme moi, les morveux au vrai sens du terme, croûteux,
mal fagotés, repoussés par les autres, ceux de
la vie au premier degré, ceux-là seuls, pour moi,
étaient de quelque réalité.
Ces déshérités, ces vilains petits canards
étaient mes copains, mes frères d'imposture. Les
autres, fils de pharmacien, de boucher, de médecin ne
me concernaient pas. Tous, sauf un : parce qu'il était
américain.
Mes potes, les idiots, ceux du fond de la classe, les cancres,
les chialeurs étaient miens. Fils de ferrailleur, de paysans,
de misère, ou je ne sais quoi encore, oui, ceux-là
j'avais quelque chose en commun avec eux. Mais quoi, hormis cette
inadéquation au monde. Car je n'étais pas pauvre,
je n'étais pas mal foutu, pas morveux, propre sur moi.
Nous étions, eux et moi, d'une autre planète, et
je me doutais bien qu'elle s'appelait néant, et qu'il
faudrait y retourner. À quoi bon être là
si ce n'est pas pour y rester. Qu'est-ce que c'était que
ce surgissement de nulle part vers nulle part ?
Les victimes, souvent sont seules, et leur isolement les rend
encore plus vulnérables, fragiles. Deux victimes ensemble
c'est déjà un groupe, le commencement de quelque
chose.
- Cela
devient sans doute de moins en moins évident, mais il
s'agit toujours ici du livre Ennemis publics de Michel Houellebecq
et Bernard-Henri Lévy...
- Le
lecteur ne réécrit-il pas le livre qu'il lit ou
a lu ?
Je reste un lecteur.
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- DEB
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