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ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 28.12.03
Par Alain SALLES
Dominique-Emmanuel Blanchard, sur les berges
 
S'il a publié en juin des entretiens avec Bertrand Cantat, c'est surtout par ses revues et ses livres de réflexion que l'éditeur de Gironde veut faire vivre sa maison, Le Bord de l'eau.
Il se serait bien passé de cette onde de choc au cœur de l'été. Lui, l'éditeur marginal qui vit au bord de l'eau. A deux pas de Bordeaux, si loin de Vilnius. Le téléphone qui se met à sonner de plus en plus souvent. Et juste deux questions, toujours les mêmes, auxquelles il ne veut pas répondre : Combien d'exemplaires ? Pressentiez-vous le drame ? Dominique-Emmanuel Blanchard ne s'est pas lancé (sur le tard) dans l'édition pour ça.
Ce quinquagénaire pratique son métier dans les marges, la distance, la discrétion. C'est sans faire de bruit, d'ailleurs, qu'était sortie au mois de juin L'Expérience des limites, un livre d'entretiens avec Bertrand Cantat, le chanteur de Noir Désir - au titre emprunté à un livre ancien de Philippe Sollers. En quelques semaines, Dominique-Emmanuel Blanchard est devenu l'éditeur-intervieweur de celui qui a tué Marie Trintignant. On sollicite l'éditeur. Il a même été invité chez Thierry Ardisson, qui l'a coupé au montage, parce qu'il n'a pas voulu jouer le jeu. Non, il n'est pas devenu éditeur pour se retrouver sous les lumières de la société du spectacle.
Il en est très loin, à Latresne (Gironde), dans l'ancien garage de son pavillon qui sert de bureau à la maison d'édition. Des piles de livres, deux chiens qui rôdent. Au mur, la plupart des livres et revues publiés par Le Bord de l'eau, et des photos : Sartre, Duras et Ferré, les trois personnes qu'il aurait aimé rencontrer et qui lui ont donné envie d'exercer ce métier : "Trois rendez-vous ratés dont je ne me consolerai jamais." Il y a eu d'autres rencontres : celles de François-Régis Bastide et surtout de Francis Jeanson sont pour lui les plus marquantes, les plus émouvantes.
Dominique-Emmanuel Blanchard est inconnu : "Pour me reconnaître ? Je porte une veste blanche et des lunettes", prévient-il avant la rencontre. Il a d'autres marques de distinction : une chevelure grisonnante, abondante et bouclée et une fine mouche sous la lèvre. Pas de doute : Dominique-Emmanuel Blanchard est bien un ancien soixante-huitard. Avant 1968, il était plutôt gaulliste et rêvait du prix Goncourt. Et puis, il y a eu la liberté des années 1970, la politique - il est toujours sympathisant de la Ligue communiste révolutionnaire -, la vie professionnelle. Il est des chemins moins improbables pour devenir éditeur.
Il avait une activité des plus sérieuses : automaticien dans une des grandes papeteries industrielles de la région. L'usine était à Bègles, de l'autre côté de la Garonne, pas très loin des studios d'enregistrement de Noir Désir. Ce sont les grandes restructurations de l'industrie papetière qui ont donné naissance au Bord de l'eau. Dominique-Emmanuel Blanchard est licencié, au début des années 1990. Il se retrouve sur le carreau avec des indemnités et le sentiment qu'il doit faire ce dont il a toujours rêvé.
Il crée sa maison d'édition, il y a tout juste dix ans : en décembre 1993 paraît à 100 exemplaires le premier numéro de la revue littéraire Le Bord de l'eau (la maison d'édition est créée le mois suivant). En sommeil depuis 2001, la revue a publié beaucoup d'inconnus qui ne le sont pas toujours restés, comme Brigitte Giraud, aujourd'hui romancière chez Stock, mais aussi Philippe Djian, Bernard-Henri Lévy, Jean-Claude Guillebaud, Olivier Rolin... Les débuts sont prometteurs : l'auteur du premier roman de la maison (Le Tabouret), Jean Yssev - qui a participé aux entretiens avec Bertrand Cantat -, est invité à l'émission littéraire de Patrick Poivre d'Arvor, sur TF1.
Mais il arrive au Bord de l'eau ce qui arrive à de nombreux petits éditeurs : son distributeur fait faillite. Les livres n'ont pas de succès. Le Bord de l'eau est à deux doigts de couler. Dominique-Emmanuel Blanchard se remet en question : "C'est difficile de lutter face aux grandes maisons. Je me suis lancé avec l'idée que les éditeurs importants ne prenaient pas de risques et publiaient des romans formatés. Je croyais que j'allais découvrir beaucoup de manuscrits refusés et oubliés. Je voulais des choses qui me surprennent et il faut bien reconnaître que je n'ai pas vu grand- chose arriver." Il oriente la maison, au-delà de la littérature, vers les essais et les documents. "Un des fils rouges de la maison est de mettre un peu de littérature dans l'écriture journalistique et l'inverse. Il faut établir des passerelles entre ces deux blocs qu'on a opposés de façon absurde."
 

DE JEANSON AU NOUVEAU PARTI SOCIALISTE

Le Bord de l'eau doit beaucoup à Jeanson. La revue a consacré un numéro spécial au philosophe, mais aussi un livre d'entretiens, avec Christiane Philip, Entre-Deux. C'est par l'intermédiaire de Jeanson que Dominique-Emmanuel Blanchard a rencontré Antoine Spire. Celui-ci donne au Bord de l'eau des entretiens avec George Steiner ou Jacques Derrida et dirige la collection "Clair & Net", qui a publié, notamment, L'Extermination douce, d'après la thèse de Max Lafont sur "Les malades mentaux morts de faim dans les hôpitaux de Vichy" (Le Monde du 17 octobre). Le Bord de l'eau publie aussi une collection sur la médecine, dirigée par David Khayat, et la revue K, Questions sur le cancer. Il s'est lancé enfin dans un drôle de pari, avec la musicienne Michèle Lhopiteau-Dorfeuille. Elle cherchait un éditeur pour des livres pédagogiques sur l'histoire de la musique, accompagnés de CD, avec des extraits d'airs dont elle parle. Séduit par le projet, Dominique-Emmanuel Blanchard se lance dans l'aventure, au moment où la loi change et impose de payer des droits sur des courts extraits. Le livre est fini. Blanchard est obligé de s'endetter pour payer.
Plusieurs fois le découragement l'a guetté. Il a tenu bon, avec le sentiment qu'il a un rôle à jouer et que l'édition est une question de conscience politique. Au moment où il avait l'impression de tourner en rond, il a rencontré Jean-Luc Veyssy, qui a rejoint la maison pour s'occuper plutôt des essais politiques. Il est proche du Nouveau Parti socialiste d'Arnaud Montebourg et de Vincent Peillon, qui vient de publier son dernier ouvrage, Pierre Leroux et le socialisme républicain, au Bord de l'eau, où il va diriger la collection "Bibliothèque républicaine", qui réédite Jaurès, Quinet, Littré... C'est aussi Le Bord de l'eau qui a lancé la revue Anticor, contre la corruption, et qui doit publier en mars 2004 Profession révolutionnaire, les Mémoires de Boris Fraenkel, le maître en trotskisme de Jospin. Dominique-Emmanuel Blanchard est en train d'élargir les berges du Bord de l'eau.
 


Alain Salles

Biographie
1949
Naissance à Solesmes (Nord).
1974
Automaticien dans une papeterie.
1993
Crée la revue puis la maison d'édition Le Bord de l'eau.
2003
En juin, publie "L'Expérience des limites", entretiens avec Bertrand Cantat.
Cliché : Copyright Christophe GOUSSARD

•ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 28.12.03

Ouvrages de Dominique-Emmanuel Blanchard :
 
- Lisa d'Hollywood
- BHL, Bérénice & Frédéric B.
- (avec Bertrand CANTAT & Jean YSSEV) L'Expérience des limites
- (avec Christophe DUGARRY & Jean YSSEV) Dugarry l'insoumis
- (avec Francis JEANSON) Une exigence de sens Iin BDL N°22
- (avec Francis JEANSON) Une Exigence de sens II(à paraître)
- in Pourquoi Sartre ?
- Film : Regard sur le pays de Montaigne
- Film : NPS : de l'appel de Fouras au congrès du Mans
- Film : Francis Jeanson : une exigence de sens II(à paraître)