BLOG DE DEB
         
        Journal politique & littéraire 2007
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        Le blog de Dominique-Emmanuel Blanchard

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      24 décembre 2007 | Noël, etc.
      Est-ce que tout n’a pas été dit ?
      Du reste ne suis-je pas inscrit au CCCFN : Lutte activement contre toute forme d’expression des fêtes de Noël, boycotte de cadeaux, des décorations de beaufs et autres dindes au marron. Halte à cette foire au business !
       
      Mais cela dit, est-ce que ça ne viendrait pas à manquer cette comédie, si elle venait à disparaître ? C’est comme les discours officiels au moment de l’inauguration : quand il n’y en a pas, eh bien, il y a comme un petit goût d’incomplétude.
      Le problème n’est pas là. Moi, Noël, ça me fout le cafard, le bourdon, le blues…
      Je suis sûr qu’un psy m’expliquerait ça.
      Du reste je crois savoir ce qui me fout l’âme de traviole à Noël.
      C’est un souvenir… Le souvenir d’un vieil homme dans mon village en enfance, là-bas… Il était assis dans son jardin… Avec une barbe blanche un peu là. Et je ne sais pas pourquoi, mais ce moment-là, ce bref moment à été un instant de bonheur absolu…
      Vous devez avoir connu ça, une de ces fulgurances de l’enfance où c’est sûr le bonheur, c’est ça: ce truc-là, juste à ce moment-là…
      Et, voyez-vous, si j’insiste, si je me plonge de façon tout à fait proustienne dans cette seconde d’éternité je vais y aller d’un chianlage sur mon clavier qui va clapoter en clavardant…
      Mais je me reprends (je me reprends très bien quand je veux), autour de moi ils sont quelques-unes et quelques-uns à aimer ça Noël et tout le bazar…
      Alors, faisons comme si je n’avais rien dit…
      Je me lance : merry Christmas à vous toutes et à vous tous qui me faites l’amitié (irritée parfois, je le sais) de partager ce blog qui, sans vous, ne serait pas…

      20 décembre 2007 | Le style bordel !
      J’ai noté que ça arrivait souvent comme ça : après des semaines d’indigences littéraires surgissent, deux, trois manuscrits qui m’enchantent.
      Hier c’était Malateste, aujourd’hui c’est Apostrophe aux contemporains de ma mort.
      Que l’on ne s’y trompe pas : il s’agit d’une œuvre réjouissante malgré son titre. À commencer par son style.
      L’ai-je assez déplorée cette pauvreté du style dans ce qui tombe dans la boîte postale et sur les messageries de BDL !
      Et voilà que coup sur coup le style renaît, ne cesse de renaître de ses cendres (je vous épargnerai le cliché du Phénix, enfin, presque).
      Voulez-vous un exemple de ce fameux style dont il m’arrive de rebattre les oreilles des incrédules ? Oui, n’est-ce pas ?
      Voici donc :
      « Ensuite je ne sais plus, j’ai un trou de mémoire. Je crois que les événements se sont précipités. Qu’on sache seulement que d’assis je me suis retrouvé couché sur le dos, qu’il n’était plus à côté de moi, mais sur moi, et que de paroles entre nous il ne pouvait être question, car il s’affairait à rendre la chose impossible à lui comme à moi. »
       
      Clic, clac, photo !

      19 décembre 2007 | Malateste
      Il m’arrive quelque chose que je déteste et qui me passionne.
      Quelque chose qui perturbe mes jours et mes nuits désormais et bouscule mon tempo intérieur : un manuscrit.
      Ce qui, dans la vie d’un éditeur est somme toutes assez banal. Pas tant que ça.
      Le problème ? Où est le problème me demanderez-vous, où est le problème ?
      C’est un gros, un très gros, un vraiment très gros manuscrit. Dans les 1000 pages, corps de 10 interlignage de 12, voire 11. Et c’est là ma souffrance d’éditeur :
      1) Cela veut dire, des heures, et des heures et des heures encore de lecture. Prises sur le temps de travail, sur le sommeil, sur le reste du temps quoi !
      2) Cela coûte un fric fou de faire un pavé. De mise en page, de correction, d’impression et tutti quanti.
      Et le truc, le truc qui me terrasse, m’anéantit, me chagrine c’est que c’est (je le pressens alors que je n’en suis qu’au début), c’est, disais-je, probablement un chef d’œuvre.
      Son auteur l’a écrit il y a 30 ans, l’a mis dans un tiroir et l’a oublié.
      Mais pute borgne, c’est inhumain !
      Pensez aux frais postaux… 1000 pages, en gros c’est, en gros, 1,2 kg, au bas mot. Frais d’affranchissement :4, 98 euros. Cela veut dire que non seulement vous envoyez gratis les S/P aux journalistes qui un jour ou l’autre les vendent, mais, qu’en plus vous lui offrez 4,98 euros (sans compter le prix de l’emballage).
      Voilà, c’était une petite chronique de l’éditeur.
      Je vous raconterai la suite de l’aventure de ce très gros manuscrit.
      Son titre ?
      Malateste…

      16 décembre 2007 | 1,2,3… feu !
      1) Le retour manqué des Don Quichotte
      titre Sud Ouest Dimanche du 16 décembre 2007. Comment ça, manqué ? En tout cas, ceux qui étaient au rendez-vous c’étaient bien les flics ! Allez dégagez, ça fait désordre…
      Ce titre m’interroge : qu’a voulu dire le journaliste, à moins que ce ne soit le rédac-chef ? Pourquoi manqué, ce rendez-vous ? Avec qui ? Avec les médias ? Avec l’opinion publique ? Rendez-vous saboté ne conviendrait-il pas mieux ?
      Christine Boutin, notre chère, très chère très compassionnelle Christine Boutin voit dans ces campements une «mise en danger de la vie d’autrui».
      Derrière la grille du confessionnal le prêtre la rappellera-t-il à un peu de charité chrétienne ?
       
      2) Travailler plus pour gagner autant…
      «La cour d’appel de Bordeaux a débouté hier des salariés qui avaient obtenu l’annulation d’un accord signé entre deux syndicats et la direction de Sogerma Services qui prévoyait de ramener, sans hausse de salaire, le temps de travail hebdomadaire de 35 à 39 heures. L’accord d’entreprise avait été signé dans la société de maintenance aéronautique Sogerma Services de Mérignac (Gironde) par FO et la CFE-CGC.»
      (Source, Les Échos.fr.)
       
      3)Kadhafi parti…
      Je vois, moi, une petite leçon qui nous a été administrée, un miroir qui nous a été présenté : celui de l’arrogance. La nôtre. Kadhafi rappelle, en passant, qu’avant de donner des leçons de morale, la France ferait bien de balayer devant sa porte. Message reçu : la France de Sarkozy nettoie : les Sans-bris et les travailleurs…
      Ah mais !

      14 décembre 2007 | “Le jour se lève…”
      Longtemps je me suis levé tard. “Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt” qu’ils disaient les autres. Voire ! Les gens qui se lèvent aux aurores c’est plutôt pour aller bosser non ? Le “travailler plus pour gagner plus”, en somme !
      A une époque aussi, j’allais me coucher quand les autres se réveillaient. C’était très romanesque : je traversais les vieux quartiers, les putes étaient déjà au turbin, avachies sur leurs chaises, à même le trottoir. Mais là je vous parle d’un temps…
      Un vieux temps quoi !
      Maintenant il m’arrive d’être debout dès cinq heures du mat’. Tenez, ce matin précisément l’ami Redeker est déjà devant son ordinateur, à 6 o’clock… Il m’envoie des critiques qu’il a eues sur son bouquin paru aux USA et dont j’ai été l’éditeur de la version originale, en français.
      Je lui demande comment il va RR. “Toujours pareil”, me dit-il, c’est-à-dire, reclus, en marge, en exil… On se dit qu’on va se voir bientôt, que je vais réaliser un nouvel entretien vidéo avec lui… On se dit ça depuis des mois…
      On se dit ça aussi Francis Jeanson et moi, depuis des années… Et pendant ce temps Christiane meurt et Francis, à 85 ans, n’en finit plus d’aller d’hôpital en maison de convalescence… Appels téléphoniques du soir… Là où nous parlions politique et philosophie nous n’évoquons plus désormais que tracas du corps… Trahison de la machine humaine qui renâcle à se remettre en état de fonctionner…
      Déjà sept heures… La radio annonce qu’il fait de plus en plus froid. Comme d’habitude un poids lourd s’est foutu en travers de la route… Comme d’habitude il y a des embouteillages… Mon café est froid… Un peu de cette magie de l’aube et de ses promesses se dissipe…
      “Le jour se lève, il faut tenter de vivre.”
      Cette phrase que prononce Michèle Delaunay, dans le film que j’ai réalisé sur elle, nous a aidés à vivre, l’un et l’autre. Nous nous le sommes dit, comme une confidence, mais dans l’ordre de ces confidences qu’il faut partager avec d’autres.
      Le Cimetière marin, de Paul Valery est aussi un livre essentiel pour Francis Jeanson. Il n’y aurait donc pas de hasard, puisque, évoquant Francis et Michèle séparément, voilà que Valery les lient.
      Le sens…

      11 décembre 2007 | Vieillir, dit-il…
      Vieillir, ah la belle affaire !
      À un moment, paf, tu fais la bascule dans ta tête.
      À force de voir grandir ton cimetière perso tu finis par te dire que ça n’a «aucoune importance», comme le dirait Picasso avec cet accent que j’entends toujours.
      Je vous le dis tout net : moi, je m’en fous.
      Pute borgne, où est le problème ? Y a des avantages je vous dis, à vieillir : cool, on devient. Tant qu’on bande, ça va… Au fond, le reste c’est du pipeau.
      Le seul truc que je regretterai c’est ça : le plaisir d’une belle et profonde éjaculation… Je n’ai pas dit faire l’amour. Le truc machin, toi et moi et tout le cirque, ah non : trop nul !
      Si c’était à refaire, je ne m’occuperais que de cul… L’amour ? Ah, j’entends que ça gronde : l’amour, L’Amour… Des conneries.
      Tiens, quand tu regardes ça, quand tu te retournes et que tu vois ça, l’amour, et que tu entends toutes les conneries qui allaient avec, bah, c’est à pleurer de rire.
      Yo !

      10 décembre 2007 | Le demi-frère de Mathieu Amalric
      Les stars, on l’oublie souvent, ont des frères, des sœurs — et plus souvent encore que l’on ne l’imagine — des demi-frères et des demi-sœurs.
      C’est comme ça que j’ai rencontré, à Paris, le demi-frère de Patrick Dewaere.
      C’est comme ça que j’ai rencontré, à Bordeaux, le demi-frère de Mathieu Amalric.
      C’était à Stalingrad, à l’arrêt du tram.
      Pute borgne qu’il faisait froid ! Ce devait être en octobre, en 2007, tout récent le truc.
      Alors il y a cet homme qui me dit qu’il fait froid. Et on tombe d’accord. Et aussitôt il me dit qu’il est le frère de Mathieu Amalric.
      Au débotté. je n’y étais plus du tout. Amalric, oui, l’acteur, oui, oui, bien sûr… Mon demi-frère, m’explique le demi-frère, on est faux jumeaux… Très peu de mois de différence, très peu.
      Ah oui, Mathieu Amalric ! Je me souviens.
      Mon dernier neurone commence à dégeler.
      Ce film… S’appelait comment ce film ? Ah oui : « Comment je me suis disputé. » Desplechin. Le demi-frère m’explique que Mathieu et lui ils n’ont pas le même père… ou la même mère… Qu’ils ne se connaissent pas beaucoup. Moi, je suis un mec sympa, mais si, mais si… Quand même, je m’étonne : Quel âge a t-il donc Mathieu ?
      Parce que, comme ça, à vue de nez, le demi-frère et faux jumeau doit bien friser la cinquantaine…
      Quel âge vous lui donnez à Mathieu ? me demande-t-il. Ah qu’elle est bonne la question. Gênante tout de même. J’y vais sur la pointe des pieds : quarante… la quarantaine…
      Eh non, s’exclame l’autre : 51… 51 ans, comme moi, forcément !
      Forcément, s’ils sont jumeaux, même faux… Ce dont je doute de plus en plus…
      Mais peut-être qu’il fait jeune Mathieu Amalric… Voyez Jean-Michel Jarre qui fait la moitié de son âge…
      Ici, une pause nécessaire au calcul mental de l’âge de JMJ…
      Je suis allé voir sur Wikipédia : « Mathieu Amalric, né le 25 octobre 1965 à Neuilly-sur-Seine, est un acteur et un réalisateur français de cinéma. Il s’est vu décerner le César du meilleur espoir masculin en 1997 pour Comment je me suis disputé…(ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin et le César du meilleur acteur en 2005 pour Rois et Reine d’Arnaud Desplechin. »
      Donc il aurait, je dis bien, il aurait : 42 ans. Quel menteur ce Mathieu !
      Maintenant vous le savez : il a 51 ans…
      Voilà un mensonge dénoncé.
      Mon informateur est monté avec moi dans le tram.
      Comme il y avait foule je n’ai pas pu pousser plus loin mes investigations.
      Mais j’en savais assez pour mon scoop.
      Et vous, ça vous fait combien déjà ?

      8 décembre 2007 | To be
      Restons donc sur ce chapitre de l’exercice de la liberté à travers celui du blog et autres commentaires sur le net .
      Que constatons-nous ?
      En premier lieu : un anonymat massif, péremptoire et qui exige, ne cesse d’exiger, de l’autre, bien sûr…
      Il y a des années que je pratique le net, de blog en forum, de chat en commentaire, de MSN en Facebook, de Dailymotion en Meetic, etc.
      On y rencontre, en réalité, beaucoup de fantômes (Fantômes de la liberté ?).
      Alors que je ne cache ni mon visage ni ma profession ni la plupart de mes activités « artistiques » militantes et personnelles — mes interlocuteurs (interlocutrices) le plus souvent avancent masqué(e)s.
      Pseudo et illustration.
      Anonymat total, disais-je…
      Et ce sont bien ceux-là (celles-là — j’insiste sur le masculin et le féminin car beaucoup de femmes parcourent le net) qui se posent en redresseurs (en redresseuses de torts) en donneurs (donneuses) de leçons et se réfugient dans la dérision quand la position est intenable.
      En somme, l’isoloir des élections… C’est-à-dire, l’hypocrisie majeure, institutionnalisée. Quelque chose, en laïc, du confessionnal.
      Comment, dans cette configuration un échange peut-il exister ?
      A mes commentateurs (à mes commentatrices) ne devrais-je pas, à chaque répondre ceci :
      Tu viens me parler de toi sans me dire qui tu es, sans me montrer ton image, en clair : sans rien donner de toi. Comment veux-tu que je puisse te respecter et croire à tes convictions, à ce que tu me dis penser puisque je ne sais pas qui respecter ? Puisque tu n’existes pas…
      Comment peux-tu croire un seul instant que je puisse être en phase avec toi dans ce rapport aussi inégalitaire où je suis le seul à me donner en pâture ?
      De là vient le problème. Sous l’anonymat perce la volonté farouche d’exister, de se manifester malgré tout.
      « Montrer en dissimulant » aurait pu écrire Barthes.
      To be or not to be…

      7 décembre 2007 | I love you
      Ceci de très particulier sur les blogs : on y est souvent lu au premier degré et commenté à ce même premier degré.
      À cela s’ajoutent les commentaires lus, à leur tour, à ce premier degré qui n’est en somme, rien d’autre, que de la méfiance… Quelque chose de l’ordre du danger est là, inavoué, en embuscade.
      « Tu te prends pour qui, toi ? »
      Le tutoiement, d’office, élimine toute distance. L’échange, instantané, est frontal, sans nuances. « Si tu écrit ton blog c’est que tu as besoin de moi… » Le lecteur (la lectrice) de blogs est de la sorte, sollicité(e), ce qui lui donne, croit-il, croit-elle, tous les droits. Le blog, par son interactivité, place tout le monde sur le même plan. La lecture du blog n’a rien à voir avec la lecture d’un livre. Il n’y a pas acte d’achat. Ce qui est gratuit ne vaut donc rien. Ainsi tout s’est inversé : ce qui ne se paie pas d’espèces sonnantes et trébuchantes est devenu suspect.
      Pas d’illusions à se faire : si le blogueur (la blogueuse) n’est pas un miroir complaisant (qui doit renvoyer, du lecteur, de la lectrice, une image gratifiante) alors il y a rejet.
      Toute la médiocrité s’explique à partir de ça : il ne faut pas contrarier le public…
      Alors on nous flatte.
      I love you…

      6 décembre 2007 | De grâce !
      Admirable cet acharnement qui se manifeste ici et là à ne «pas se prendre la tête».
      Curieux cette volonté d’éradiquer les derniers bastions de la pensée (ou de quelque chose qui y ressemble)…
      Pourtant, me semble t-il, les lieux où «on ne se prend pas la tête» ne sont-ils pas légion : la télévision (à commencer par TF1), la radio (à commencer par Rires et chansons), la presse, les livres ?
      La bêtise ne ruisselle t-elle pas de bêtise crasse à longueur d’ondes, d’images, de sites, de blogs, de chats, de forums ?
      Bref, il n’y a que l’embarras du choix. Enfin, je crois…
      Alors, de grâce, s’il vous arrive de croiser par hasard quelques pauvres bougres (et bougresses) qui pensent que penser vaut le coup, ne leur donnez pas le coup de grâce.
      De grâce !

      4 décembre 2007 | Cette main sur mon épaule
      J’avais prévu d’écrire un “billet” qui commencerait par ces mots : “Cette main sur mon épaule, cette main d’aveugle c’est celle de Jean-Edern Hallier…”
      Et puis voilà, des rendez-vous, avec Jean Dufour d’abord, Jean qui me parle de ces “monstres” qu’il a connus : Brel, Brassens, Ferré et tant d’autres…
      Et puis ces retrouvailles ce soir à la terrasse du Régent à Bordeaux avec Pierre, après 26 années…
      Pierre qui me confirme que Paulo, mon frère amérindien est bien mort : d’une morsure de serpent… Nous retournerons en Amazonie Pierre et moi, peut-être ensemble…
      C’est que le temps commence à manquer voyez-vous : il ne faut plus traîner en route…
      Je viens aussi de voir Vincent, près de sa caserne. Il me répète qu’il n’a pas froid, que sa radio marche bien. Je lui ai offert une cigarette, du feu. Bonne nuit Vincent.
      Pardonnez-moi d’être un peu triste ce soir.

      04 décembre 2007 | Personne et personnage
      Faut-il confondre personne et personnage ?
      Telle était la question que mon fils croyait avoir lue lors d’un contrôle de philo.
      J’en tire, moi, quelques petites idées que je livre ici en vrac…
      Dans le sens commun, les notions de "personne" et "personnage" sont différentes : en effet, le terme "personne" est attribué à l'individu de l'espèce humaine ; le terme "personnage", lui, signifie d’abord l’illusion, l'apparence, la représentation, issues de la fiction ou de l’inconscient collectif et dans tous les cas il est défini comme étant une attitude jouée.
      Donc, a priori, aucune confusion n’est possible : la personne est "vraie" et le personnage est inventé, c’est-à-dire, d’une certaine manière "faux". Néanmoins, ces deux termes ont pour étymologie le mot grec "persona" (masque).
      Comment s’est opéré ce glissement ?
      La personne n'est pas un personnage ! Pourquoi ? Parce que la personne détient une identité réelle, légale au regard de l’état civil.
      Le personnage, lui, est une représentation. Il "joue" un rôle pour une identité inventée. Cependant, "personne" et "personnage" ne peuvent-ils être confondus? Ne peut-il y avoir un processus d'identification par rapport à la fiction ? Ne peut-ilsubsister venant de la part d'un être, une volonté de s'identifier à une image lorsque l'on ne se satisfait plus de sa seule réalité sociale?
      Quelqu’un d'autre. Être quelqu'un d'autre!
      Domination du paraître sur l'être.
      Vous avez dit identité ?
      Et vous : personne ou personnage ?

      29 novembre 2007 | Le Talon de fer
      Ce qui traîne, brûle, crie dans l’actualité sociale et politique me donne l’envie de relireLe Talon de fer de Jack London.
      Par manque de temps je ne peux qu’emprunter ce qu’en dit Myosotis :
      London est, tout simplement, le plus grand auteur de science-fiction à caractère politique qui ait jamais écrit au XIXe. Dans le Talon de Fer, London imagine qu’une révolution socialiste éclate aux Etats-Unis et est sévèrement réprimée par les conservateurs.
      Des Communes se forment à Chicago et ailleurs, des traîtres ont infiltré le mouvement ouvrier, des “jaunes” se vendent contre des positions dans la nouvelle société, des hommes périssent, des têtes tombent, des gens s’aiment.
      Le Talon de Fer marque l’apposition d’un joug infâme sur le monde et l’affirmation sans conteste de la domination bourgeoise. Cette domination qui passe par le contrôle de la presse, le contrôle de la mémoire collective et du récit historique des évènements est décrite avec des raffinements qui rappellent Orwell.
      London nappe le tout d’une histoire d’amour inter-classes à faire se pâmer les amoureux du “Titanic” de Cameron. Néanmoins, alors qu’Orwell dénonçait en creux et en avance les totalitarismes (Staline et là on simplifie), London est déjà cinquante ans plus loin.

      Dans une dernière interview, London déclarait :
      “Vous pouvez vous demander pourquoi je suis pessimiste ; je me le demande souvent moi-même. Je possède la chose la plus précieuse au monde : l’amour d’une femme ; j’ai de beaux enfants, j’ai beaucoup d’argent ; j’ai du succès comme écrivain; j’ai beaucoup d’hommes qui travaillent pour moi (…) Je vois les choses sans passion, scientifiquement, et tout m’apparaît le plus souvent sans espoir. Après de longues années de travail et de croissance, les gens sont plus mal à l’aise que jamais. Il y a une puissante classe dominante qui a l’intention de consolider ses possessions. Je vois des années d’effusions sanglantes. Je vois la classe dirigeante qui engage des armées de meurtriers pour maintenir les travailleurs sous sa domination, pour les vaincre s’ils tentaient de déposséder les capitalistes. C’est pourquoi je suis pessimiste. Je vois les choses à la clarté de l’Histoire et des lois de la nature.”
      Myosotis

      ***
      La conclusion de DEB : les talonnettes de fer, ce n’est pas mal non plus…

      28.11.2007 | Todd 2005, prénom Olivier
      Le regard des vieillards est extraordinaire : il semble voir quelque chose d’effrayant dont ils ne parlent pas ; c’est leur secret, leur marque de fabrique.
      J’ai vu ce regard-là chez Francis Jeanson aussi. Un regard d’au-delà, comme s’il observait l’indicible, un quelque chose que les mots ne peuvent dire.
      Plusieurs fois Olivier Todd s’inquiète de ma sollicitude : « Mais enfin, j’ai l’air aussi vieux que cela ? »
      Il est un peu sourd. Il le cache, mais cela se remarque assez vite. Ses yeux se perdent en l’air : comment ? comment ?
      Difficile d’être dans l’intime quand il faut hausser le ton.
      A cet entretien qu’il m’accorde pour parler de Sartre il arrive ces mots-là, exactement ceux-là: « Je n’ai rien à dire sur Sartre. »
      Il a pourtant fait plusieurs livres sur Sartre.
       
      Nous serons face à face un long moment, muets.
      Jusqu’à ce que je lâche, avec colère : « De quoi parle-t-on quand on n'a rien à dire ?»
      Ensuite, je m’écarterai de lui. Il ne comprendra rien. J’aurai fait toutes les avances, tenté toutes les complicités. En vain. Mais j’aime ça ; je retrouve alors ma liberté, mon sens critique.
      Tant pis pour toi mon vieil Olivier, j’ai failli t’aimer, t’as rien compris, tant pis pour ta gueule ! Comme ça je vais pouvoir raconter tes menus snobismes, ton tee shirt, n’est-ce pas, acheté à Los Angeles, ta tache de sang sur le revers de ta veste, tes absences de mémoire.
      Tu es tombé dans le piège mon vieux Todd, j’ai vingt ans d’avance sur toi, vingt ans avant de devenir comme toi, vingt ans au pire pour ne pas rencontrer quelqu’un comme moi.
      Tu n’es pas gentil, tu n’as pas la générosité dont Sartre t’a donné l’exemple, tu as trop peur de mourir, toi.
      Tu penses trop à toi, encore.

      27 novembre 2007 | Café Concorde, 1985
      J’ai regardé cet homme, là, au milieu du café, la poitrine de son imperméable était constellée de médailles.
      D’un étui, il a sorti un drapeau.
      Ma première réaction intérieure a été la révolte ou le mépris, peut-être les deux mêlés, je ne sais pas.
      Puis j’ai senti aussitôt le poids de la vie de cet homme qui avait dû combattre, voir la mort plusieurs fois peut-être, qui avait connu la guerre, la peur et qui n’avait plus que ça, ses médailles, ce drapeau, dans ce café de 1985.
      Un bout de tissu, des ferrailles et des rubans.
      Toute une symbolique pour moi, inconnue.
      Plus tard j’ai pensé que cette propension à sentir la vie des autres, cette tendance à trop comprendre était peut-être un signe de renoncement, de faiblesse, de clore encore un peu plus le monde clos. J’ai pensé que je devenais spectateur et que je devais commencer à accepter ces règles absurdes sur la guerre, l’honneur etc., puisque, d’une certaine manière, je les respectais.
      L’homme a mis de travers la ceinture de cuir qui servait de porte-drapeau, s’est tourné vers moi, m’a dit quelques mots pour m’expliquer qu’il s’y prenait mal : il se regardait dans la grande glace qui est derrière moi. Il se tenait au-dessus de ma table, peut-être pouvait-il lire ce que je commençais d’écrire sur lui.
      Puis il est parti : un défilé.

      25 novembre 2007 | Sa gaieté de petit porc
      Il est vrai qu'on n'imagine pas Blanchot (mais pas davantage Sartre, Camus, Foucault, Derrida, Lacan) se laissant aller à écrire : " J'imagine une jolie putain, élégante, nue et triste dans sa gaieté de petit porc. "Philippe Sollers

      Rien ne me réjouit davantage qu'une petite phrase de cette sorte. Et ces quelques mots surtout, ces quelques mots : nue et triste dans sa gaiété de petit porc.
      Je pourrais en avoir les larmes aux yeux.

      22 novembre 2007 | Mots-maux
      Je suis, et serai, je crois, toujours méfiant envers certains mots.
      Par exemple : lâcheté, honneur, sabotage, mépris, courage etc.
      Je vois bien qu'ils ressurgissent ici et là. Je les considère d'un œil inquiet, à chaque fois. Je sais qu'ils peuvent être l'expression d'une humeur, d'une mauvaise humeur, peut-être même passagère. Il n'empêche, ils sont pour moi, souvent d'une mauvaise mémoire. Mauvaise.
      Si j'allais jusqu'à ma bibliothèque, je retrouverais, assez vite je pense, une littérature qui a abusé de ces mots-là, ces maux terribles qui ne me semblent venir que de la haine. Ne sont-ils pas chez Léon Bloy, chez Barrès, chez d'autres dont je n'ai pas envie, ici, de répéter le nom ? Ils sont, aussi, ailleurs, chez d'autres.
      La notion de courage chez Sartre, ou Camus est-elle la même que chez Barrès (puisque je viens de le citer) ?
      Je note que les glissements sémantiques peuvent brouiller la langue jusqu'à la rendre incompréhensible. Que serait donc une grève qui ne gênerait personne, ne coûterait rien ?
      Je lis sur un fax reçu aujourd'hui même que le mot grève est remplacé par blocage. " Ce droit de blocage que s'octroient quelques catégories privilégiées " est-il écrit sur ce fax qui, plus loin, évoque des " bloqueurs sans états d'âmes. " Ils sont si riches ces bloqueurs qu'ils ont plusieurs âmes…
      Voilà bien encore l'inquiétude dont il est question au début de ce billet : ces bloqueurs, en réalité, malgré le pluriel, n'auraient pas d'âme.
      En somme, ce seraient des monstres. Grévistes = monstres.
      N'est-ce pas ainsi qu'il faut le comprendre ?

      21 novembre 2007 | Hystérie du verbe
      Les faits sont cet os que les imbéciles, comme les chiens, ne veulent pas lâcher.
      Montrer, dans la connaissance populaire veut dire : ne pas cacher. Donc, Nicolas Sarkozy parle. Il parle beaucoup, longtemps. On pourrait même dire qu'il est atteint de logorhée. Cette logorhée qui a - mais qui s'en est encore avisé ? - pour effet de dissimuler. C'est bien là le paradoxe : parler est la plus habile façon de se taire.
      Cette hystérie du verbe, nous la connaissons : la littérature américaine, entre autres, nous l'a révélée. Elle est ici. Elle encombre le silence.
      L'ennemi, l'ennemi absolu c'est le silence.

      18 novembre 2007 | Y a pas de justice
      Ce qui fait, je crois, la différence entre un écrivain – je veux dire : un vrai écrivain – et un barbouilleur de pages, c’est que l’écrivain, un jour, se met en danger. Quelle que soit sa notoriété, son succès, un jour, oui, il raconte la coulisse.
      Et avec Daniel Pennac, du côté de chez wouam, c’était pas gagné. Pute borgne ce qu’il m’agaçait ce type avec ses petites lunettes dorées, ses tirages faramineux, son assurance, cette jubilation de soi ! Et Pennac par-ci et Pennac par-là. Gonflant de chez gonflant le type. Et ces Malaussène, pouvais pas les voir en peinture. Pas moins. Et là, allez savoir pourquoi j’ai acheté Chagrin d’école. Si, je le sais. Je l’ai vu dans une émission télé de la TNT je crois bien. Et il fanfaronnait pas en faux derche le grand écrivain, il écoutait les autres, il n’était plus dans sa bulle…
      Bingo. J’ai compris, dès la page 15, un tas de choses.
      Dès le début Pennac se demande si tout n’est pas joué dès l’enfance, dès la petite enfance dans la tête de vos proches. Ce dont on se doutait un peu. Manquait une illustration. La voici :
      Exemple : la mère, presque centenaire regarde un documentaire à la télé sur son fils à côté de son autre fils, Bernard. Le film étale toutes les réussites du fils Daniel : écrivain à succès, prof, plateaux télé, enfin portrait d’une réussite. Mais la mère, avec ses cent balais a gardé toute sa mémoire. Et elle n’a pas oublié le cancre qu’il fut jadis son fils Daniel, et, le documentaire achevé, se penche vers l’autre fils et lui dit : « Tu crois qu’il s’en sortira un jour ? »
      Merveilleux, jubilatoire.
      C’est ça : à un moment on décide de ce que tu es, et quoi que tu fasses, jamais, jamais ce cliché que l’on a de toi ne pourra être modifié… Jamais.
      Et ça marche dans les deux sens. Paf, très tôt on décide dans ta famille que tu es exceptionnel, et toute ta vie tu vas te trimballer ça. Moi, ça s’est passé comme ça : exceptionnel le Domi, allez donc savoir pourquoi, puisque comme Pennac, longtemps j’ai été un cancre. Et que ma vie, à y regarder de près, franchement y a pas de quoi se taper le cul par terre !
      J’ai eu beau foirer un tas de trucs dans ma vie : je suis quelqu’un de singulier. On me fait crédit. Sauf que rien ne vient justifier cette reconnaissance, rien. On ne sait rien de ce que je fais, ou ai fait. On ignore tout, mais chèque en blanc…
      « Y a pas de justice » , disait ma mère.
      Et elle ajoutait : « La seule justice en ce bas monde c’est la mort, tout le monde y passe. »
      J’aurais pu finir plus gai.

      15 novembre 2007 | Mon frère Amérindien
      Son nom, son nom indien, son nom Wayampi ou Oyampi je l’ai oublié. Et je ne suis pas sûr de son nom américain : Witman. En français il s’appelait Paulo. Il était Français. Français d’Amazonie.
      Guyanais de Camopi.
      Camopi où je ne suis jamais allé, où j’ai rêvé d’aller, où je rêve toujours d’aller même si je sais que d’année en année Camopi cesse de ressembler à ce que je n’en connais pas.
      Il est mort mon ami de là-bas.
      Mon Taïlo de l’automne 81.
      J’ai ce film qu’a tourné la télévision où on aperçoit Paulo dans son dispensaire de Camopi.
      J’ai des cassettes de France-Culture aussi : c’est comme ça que j’ai appris que Paul Witman était mort. Mon Paul à moi. Il m’a fait Payé. il m’a fait sorcier. Et frère. Son frère.
      C’est pour ça que je sais qu’il est mort. Pendant des années je l’ai senti à travers moi. J’avais cette boule de vannerie au cou. La même que celle que l’on voit, sur la photo. Je l’ai portée au cou cette boule pendant des années. Sans elle je crois que je serais devenu fou.
      J’aurais dû devenir fou à cette époque. Et je n’aurais jamais dû revenir.
      Mais non ! Ce n’est pas vrai. Si je n’étais pas revenu je n’aurais pas rencontré cette femme sans laquelle je ne conçois plus de vivre. Je voudrais l’emmener en Amazonie.
      Je voudrais faire ça avant de mourir.
      Je veux aller de nouveau caresser ce rêve d’éternité qui m’a frôlé. Je veux entendre de nouveau le râle de ces singes hurleurs qu’on appelle des babouns et voir le soleil se lever à l’ouest. Je voudrais revoir le jour se lever d’un coup, immensément rouge, sur cette mer qui n’est jamais bleue, cet océan boueux, si dense, que je pouvais - un peu - nager, moi qui coule à pic dès la troisième brasse. J’ai beaucoup de mal à écouter cette chanson de Lavilliers où le soir tombe comme la lame sur le cou du condamné.
      Mais je ne suis pas dupe, je sais bien tout ce que j’ai retouché, revu, corrigé de ce séjour lointain. C’était un temps de folie, or la folie, celle-là, n’est plus. C’est presque l’heure du crépuscule, et la nostalgie a sale gueule parfois.
      Paulo est mort, et le passé n’a que des résurrections fugaces et peut-être malsaines. Mais je voulais me souvenir de lui, mon frère Indien qui n’a vu la neige qu’une fois. C’était d’ailleurs ce qui l’avait réellement marqué durant son voyage en métropole.
      Neigera-t-il un jour sous les Tropiques ?
      Je suivais en forêt l’Indien à la vue si perçante. Nous avions des fusils, mais lui, en plus, avait un arc dont il se servait, je crois, un peu pour nous faire plaisir. Paulo riait quand je lui disais qu’il venait de Mongolie, sans doute, qu’il avait, il y a longtemps, longtemps, traversé cette mince frontière, en haut, tout en haut, qui sépare le Vieux monde du Nouveau… Sans doute avais-je pensé qu’il l’avait fait, en bateau, lui et les siens, mais quand, quand ?
       
      « … Et alors écoute bien. Le grand événement.. là où se trouve aujourd’hui le détroit de Behring, entre la Sibérie et l’Alaska, la Russie et les Etats-Unis, détroit de quatre-vingt- six kilomètres de large, il y a alors, que forme la glace, un isthme, un véritable pont terrestre qui atteint jusqu’à deux mille kilomètres de long et par ce pont vont passer en Amérique les ancêtres des Indiens, niais écoute, vois : il arrive que disparaisse le pont, fonde la glace, immensément, l’isthme devenant un détroit, ce qu’il est à présent et les Indiens du coup sont prisonniers de l’Amériqu e! Les Paléo- Indiens, comme on doit dire. Plusieurs fois surgit, s’engloutit, resurgit le pont et imagine que, au moment où les premiers Paléo-Indiens passaient en Amérique, la glace recommençait à fondre, lentement, elle n’a pas encore fini, je te l’ai raconté, et ces premiers Américains sont arrivés on ne sait pas très bien approxiniativement à quelles approximatives dates, vers 20000 ou 25000 ou 36000, plus loin peut-être encore, avant le Christ, cmme on dit. »
       
      Combien de millénaires pour passer de la glace, de la neige dont tout souvenir est effacé dans leur mémoire à cette chaleur dont j’avais cru, débarquant à l’aéroport Rochambeau de Cayenne que je ne la supporterais pas, que j’allais dans trois pas, dix pas, m’écrouler et mourir de suffocation. Je n’ai jamais pu dormir dans une pièce là-bas mais sur un balcon tourné vers la mer, dans un hamac, empêtré dans une moustiquaire où il y avait toujours un trou, un passage pour ces putains de moustiques.
       
      Cliché : DEB (Cayenne, 1981)
      Le passage en italiques est extrait du livre Le Fou d’Amérique d’Yves Berger (Grasset).

      13 novembre 2007 | Altusser et moi
      Je connais mal Althusser. Je n’ai lu de lui que L’Avenir dure longtemps.
      N’empêche, quand Althusser avait étranglé sa femme, ça m’avait plongé dans la consternation. (Laing s’était suicidé, mais on était déjà passé au lacanisme, beaucoup plus propice aux divagations linguistiques.)
      Ce qui m’a tout de suite frappé dans le livre d’Althusser, c’est ce cauchemar de l’enfance, cette référence constante à la mère, au père, aux morts. Ici on donne à l’enfant qui vient de naître, le prénom d’un mort. Que serais-je devenu si ma mère m’avait donné le prénom de mon frère aîné, mort à six mois ? Jean-Claude, mon petit frère, alors qu’il serait mon aîné de quelque dix ans ! Or voici : de grand frère, Jean-Claude est devenu mon petit frère, et parfois, mon enfant.
      Mais je n’ai pas souvent pensé à Jean-Claude, et encore, avec une infinie douceur. Pas de père, pas de frère : je pourrais voir dans ces absences la cause de ce sentiment de solitude baudelairien que j’ai trimbalé presque toute ma vie. Ce serait trop simple. Les hommes font défaut dans ma vie, comme ils font excès chez d’autres.
      Cette place du père absent, je ne l’ai pas voulue. Poussant à l’extrême sur la chanterelle psychanalytique je reconnaîtrais — à la limite — qu’une place d’amant auprès de ma mère, seule m’eût intéressé. Ce ne fut pas le cas.
      Ma mère ne m’appartenait pas, pas plus que toutes les femmes que j’ai pu rencontrer. Ai-je jamais voulu m’approprier une femme, une seule ?
      La mère, paraît-il, c’est le sexe. L’autre sexe, pour le garçon. Ma mère avait des amants, ce qui ne me gênait pas, et qu’elle fût encore une sacrée baiseuse à un âge bien avancé n’était pas pour me déplaire.
      Né d’une mère castratrice, Althusser est resté vierge, jusqu’à trente ans. Né, moi, d’une femme à hommes, je suis resté frigide jusqu’au même âge (refrain connu).

      29 octobre 2007 | petite panne sèche
      Petite panne sèche d'inspiration ce soir. Alors j'ai fait ma revue de presse. Je commence désormais par Rue89. "Sarkozy met brutalement fin à un entretien avec un journaliste." Voilà qui me plairait assez, depuis le temps qu'ils nous emmerdent ces journalistes avec leur question à deux balles ! Que voulez-vous, je ne peux pastoujours être contre Nicolas Sarkozy. Là, ça va. Ce qui va moins en revanche c'est le triplement des du budget de l'Elysée... Quoique, 100 millions d'euros, de nos jours, hein, qu'est-ce que c'est ? Et que voulez-vous faire avec 8.300 euros d'argent de poche par mois ? Une misère ! C'est le salaire mensuel de Nicolas Sarkozy. Moins que son Premier ministre et que bien des sous-secrétaires d'Etat ! Je comprends qu'il y ait urgence à reformer tout cela, c'est inacceptable une telle injustice !
       
      Côté Tchad, "Le Président de la République (Française) a appelé le président tchadien Idriss Deby pour faire le point sur la triste affaire de l’Arche de Zoé, qui touche une centaine de très jeunes enfants.
      Le Président de la République a condamné cette opération, qu’il a qualifié[e] d’illégale et d’inacceptable."
      Le Président Deby est très soucieux du bien-être de son peuple et des enfants de son pays, ça on le savait. Pour une fois que l'Afrique ne veut pas nous envoyer d'Africains on ne va pas se plaindre non ? Nicolas Sarkozy , heureusement est tout à fait d'accord. "Plutôt une petite injustice qu'un grand désordre" disait le grand Goethe. Le démocrate Deby garde ses sales gosses (malades en plus) et condamnons une association humanitaire est condamnée. Je vous le diais : de quoi se plaint-on ?
       
      Et, en Argentine, les machos ont élu une femme à leur tête. Jolie qui plus est. Et nous, en France, féministes devant l'éternel nous avons préféré un petit vilain qui pique des crises, se fait larguer par sa meuf s'octroie plus de 200% d'augmentation de salaire. Mais de grand coeur : il nous aime tant ce homme-là...
       
      Voilà, c'est tout pour ce 29 octobre 2007.
      Et vous, ça va ?

      28 octobre 2007
      J'ai un faible pour les loosers, pour les gens bizarres, pour les "pas comme les autres". Et ça ne date pas d'hier.
      Dès l'école primaire, je me souviens, mes copains c'étaient les cancres, les morveux, ceux dont les autres se foutaient de la gueule. Un jour j'irai voir un psy pour qu'il essaie de m'expliquer.
      Tenez, à propos de morveux, je me souviens de Porcher, c'était au CP, il avait toujours la morve au nez et il me semblait si malheureux que j'avais mal pour lui.
      En même temps j'attirais les chieurs, les sournois, les mauvais qui se collaient à moi comme de la chienlit.
       
      Types et contretypes pour un même cliché.
       
      Encore aujourd'hui c'est pareil, je rencontre de drôles de gens. Des repris de justice comme des hommes d'affaires atypiques.
      Allez donc savoir pourquoi je suis sensible à ce genre-là. J'ai commencé à raconter ici quelques petites choses de François Korber. Je l'ai publié dans la défunte revue Le Bord de l'eau alors qu'il était encore en prison. Je l'ai même rencontré lors d'une libération, juste le temps qu'il se remette dans le pétrin, et hop, il est retourné en taule. J'ai même l'impression qu'il va y finir sa vie.
      Pour Porcher, le morveux de mon enfance, il est devenu patron d'une entreprsie ostréicole. Il se souveint de moi, je crois me souvenir de lui, ça suffit pour que j'hésite à le rencontrer.
      Mes potes, oui, c'était souvent ceux dont personne ne voulait. Et moi je n'avais pas envie d'être pote avec les autres. j'aurais pu je crois, mais comment dire, je m'emmerdais avec eux. La banalité de leur normalité ne m'intéressait pas. Je ne vois pas comment je pourrais mieux le dire : je n'étais bien qu'avec les rejetés... Quelque chose de l'ordre de la "félûre" nous rapprochait. J'aimais leur bizarreries. L'inattendu.
      Je pense à Cazimajou. Là, j'étais pré-ado, il m'avait entraîné au patronage Cazimajou. Et un dimanche il est passé chez moi pour m'emmener au cinéma. Et le cinéma en question c'était à la Bourse du Travail de Bordeaux, cours de la Marne. Je me rappelle du film soviétique en noir et blanc, de la voix off... Tenez, plus de quarante ans après je fais des courts métrages en noir et blanc avec ma voix en off...
      Je ne sais pas ce qu'il est devenu Cazimajou. C'est dommage, ce type a eu une grande influence sur ma vie et même moi je ne le savais pas.

      20 octobre 2007 | Fumeuses exégèses
       
      I - Exégèses sportives

      Quand même, de temps en temps il faut bien que je m'occupe de l'actualité. Je vois bien, sinon, qu'elle se désenchante, qu'elle ne devient qu'un banal fait divers.
      Aussi ai-je décidé de parler rugby. Une fois n'est pas coutume.
      Parce que voilà, c'est Serge Simon qui m'a ouvert les yeux. Avant Serge, en rugby, je ne voyais que des débiles à deux doigts de s'étriper, des brutes même pas pathétiques se chamailler lamentablement. Eh bien non : c'est très compliqué le rugby, c'est très subtil, c'est un sport de gentlemen. Dans dix ans les rugbymen seront à peu près aussi cons que les footballeurs mais, en attendant j'aime bien les écouter parler. Herrera (non, Herrero, voilà que je confusionne comme BHL), Blanco, Lacroix, tous ces types sont capables d'exégèse.
      Allez donc demander à des footballeurs de tenter l'exégèse. Si les commentateurs de foot n'étaient pas encore plus cons que les footballeurs j'aimerais bien les entendre à la mi-temps demander à un footeux : " Alors, quelle est votre réflexion réflexive sur le champ sociologique qu'est un terrain de football ? "
      Alors j'ai regardé France-Argentine et, et, ma foi, je n'ai pas grand-chose à dire. Je n'ai même rien à dire. La France a perdu et je m'en fous. La France aurait gagné je m'en foutrais tout pareil. Du reste, dès qu'un match est terminé, que ce soit du foot ou du rubgy j'oublie tout. Est-ce bien normal ? J'exagère, je dois retenir un truc ou deux, pas plus. Dans ce match France-Argentine je me souviens que Chabal à un moment avait le blanc de l'œil tout rouge. J'ai pensé que c'est une photo que j'aurais aimé faire.
      C'était magnifique, ce géant chevelu, de profil avec un œil rouge sans être passé chez photoshop. Voilà ce que j'ai retenu. Et je me suis dit que c'était Sarko qui leur foutait la scoumoune. Dès que Sarko est là, paf, on perd, enfin, ils perdent, eux, moi je n'y suis pour rien.
      Voilà qui me ramène à Sarko, Nicolas Sarkozy, si vous le permettez, et, à son sujet, je suis de moins en moins catégorique
       
      II - Sarkozy m'inquiète

      Il doit le savoir depuis le temps que Régis Debray et BHL le lui répète : Nicolas Sarkozy est bel et bien un produit de 1968. Et pour moi, ce n'est pas une injure. Il y a chez NS quelque chose qui finit par me toucher. S'il n'était pas de droite je le trouverais même très fréquentable. Cet homme me devient " sympathique ", ce qui n'est pas le cas de François Fillon qui m'a pourtant invité personnellement en tant qu'éditeur à Paris à une manifestation je ne sais plus où, à Matignon peut-être pour la rentrée littéraire. Son cabinet m'a même téléphoné pour savoir si je viendrais. Non, je ne veux pas voir Fillon.
      Je vais vous faire un aveu : je pense qu'un de ces jours Nicolas Sarkozy va m'appeler, je m'y prépare. Je suis sûr que je pourrais être très utile à cet homme. Voulez-vous que je vous dise : je prends très au sérieux cette séparation avec Cécilia. Bêtement je m'imagine qu'il y tenait à cette femme. Je sais bien que ça doit se bousculer au portillon de sa chambre à coucher, mais moi je sais que quand un homme est amoureux d'une femme ça l'empêche de jouir avec une autre, ou, s'il jouit c'est mal, pas vraiment, pas jouissivement…
      Mais il est bien long ce papier…
      Trop long.
      Allez, à plus tard.


      18 octobre 2007 | Je me souviens de (J)FK
      C’est là, au bout de la longue allée de charmes qui conduisait au porche que j’ai aperçu F.K pour la première fois.
      C’était en 1976.
      A cette époque tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes pour cet homme-là. Sa femme était belle, ils avaient de l’argent, ils venaient d’acheter une propriété de soixante-dix hectares sur les coteaux, à la sortie de Bordeaux, ce que l’on appelle un «domaine» : un mélange de château et de ferme. J’ai une photo de cette propriété où j’avais mes entrées, pour cause : j’y habitais.
      Grand (1,92 m ai-je appris depuis), dégingandé, un peu perdu. Et je crois, j’assure, j’affirme que la naïveté de cet homme m’est apparue aussitôt. Il avait à peine plus de vingt-cinq ans mais ça se voyait que l’adolescence mettrait du temps à se tirer de là.
      Près de vingt ans plus tard, elle était toujours présente. Même romantisme, même enthousiasme, comme si neuf ans de prison n’avaient rien pu contre cela.
      Lorsqu’il a su qui j’étais, de quelle partie de son passé je surgissais après tant d’années, F.K a voulu que nous nous rencontrions. Un détour de vingt ans ne se refuse pas, surtout que j’appartenais à un temps où tout était encore possible dans la vie de cet homme. Cette image que j’avais de lui, cette image, j’ai vite senti qu’elle l’intéressait. Comme elle continue moi de m’interroger. Je l’ai dit, je le répète : quoi de commun entre ce fringant hussard que je voyais arriver dans des voitures de luxe, toujours pressé, conquérant et en même temps inquiet, mari d’une fort séduisante Américaine, propriétaire de ce domaine que les premières attaques de la ruine rendaient pathétique, somptueux, véritable lieu de roman, quoi de commun entre tout cela et cet homme dans sa prison ?
      Bien sûr j’avais lu, çà et là, les journaux : complicité de meurtre, détournement de fonds, etc, etc.
      Je me souviens qu’il venait boire le café chez moi en 76, le jour baissait sur la grande mare que je voyais par la fenêtre. Peut-être était-ce l’automne. Et cet homme déboulait dans une paix que ne troublait que le passage des bêtes, le matin et le soir ; des prairies à l’étable et vice versa. Cet homme arrivait, avec ses bruits de foule, ses projets d’élection, ses envies de bruits, d’applaudissements, de gloire sans doute… Il serait maire de la petite commune de T. Il prétendait qu’à une si petite échelle une étiquette politique n’était pas de mise.
      En vérité, même s’il venait d’une bonne et profonde bourgeoisie je pense qu’il ne savait pas très bien ce que cela signifiait. La droite a été la plus prompte à lui faire des avances…
      J’ai pensé cela vingt ans presque.
      J’ai pensé durant vingt ans que cette main, que la gauche lui aurait tendue, il l’aurait prise. Je le lui ai demandé lors de cette rencontre de juillet 94 : oui. Tout cela n’avait pas de sens réel en ce temps-là pour lui ; la gauche, la droite…
      Je lui ai sans doute dit, qu’à ce jeu-là, forcément, il glisserait à droite. Je crois que je savais cela à l’époque.
      La gauche c’est un choix, oui je pense que l’on n’est pas «naturellement» à gauche, il faut le vouloir… Et il ne voulait pas choisir en 76 F.K. Il est allé à droite. Doucement…
      Je reparlerai de F.K, j’aurais pu même aller jusqu’à JFK…
      Ces prénoms sont bien Jean-François.
      Pour le nom, je vous dirai plus tard…

      6 octobre 2007 | BHL, the book
      BHL, the book
      Bernard-Henri Lévy, Ce grand corps à la renverse (Grasset).
      Donc, j’y vais…
      Je passerai sur cette fameuse conversation téléphonique Sarko-BHL, elle a été largement reproduite, commentée. Au fond, rien que de très banal.
      À ceci près que j’ai noté (page 16), à propos de Nicolas Sarkozy :
      « […] sujet “sartrien”, vraiment, car le seul être que je connaisse qui soit, à ce point, dénué de for intérieur… »
      Cette seule phrase m’a du reste conduit à écrire ici même un article « Qui êtes-vous Nicolas Sarkozy ? »
      Revenons au cadavre…
      Je passerai sur le tourisme politico-philosophique où BHL tient bien en main le micro :
      « Mesdames et Messieurs, notre bus va nous conduire sur les quatre lieux stratégiques de notre voyage : 1) Vichy ; 2) la guerre d’Algérie ; 3) Mai 68 ; 4) l’Affaire Dreyfus. »
      Certes, BHL est très doué, le commentaire est passionnant, documenté mais, mais tout ça en 400 pages, faut avoir du souffle pour cavaler derrière le guide.
      Voyez-vous, ça m’ennuie d’avoir à dire ça, ça m’ennuie d’avoir éprouvé la même chose avec American vertigo, c’est-à-dire d’avoir lu une sorte de digest de l’histoire du monde. D’autant que la plupart du temps c’est imparable : comment ne pas être (quand on est comme moi quelqu’un de gauche plutôt pas belliqueux et avec l’envie que tout ça se calme, qu’on ne foute pas d’huile sur le feu là où les braises n’en finissent pas de se ranimer) comment ne pas être séduit ?
      Il y a dans Ce grand cadavre à la renverse, comme dans la plupart des livres de BHL, des fulgurances qui me bouleversent, ainsi, page 375 :
      « De nulle part. De partout. De ce lieu sans lieu qui est le vrai lieu de naissance des idées » ; page 41 : « On peut n’avoir pas le même Dieu et adorer les mêmes saints. »
      Que les choses soient claires, je me sens minuscule, un tantinet ridicule à commenter ce livre. Mais je l’ai demandé, ce livre, à Bernard-Henri Lévy qui me l’a fait parvenir en chronopost avec une très gentille, et je le crois bien, une très sincère dédicace. Je me sentirais même indécent s’il n’y avait pas eu ce quelque chose dans le livre qui m’a fait bondir, quelque chose qui m’a mis réellement en colère ; s’il n’y avait pas eu ça, ces quelques phrases je crois que je n’aurais rien écrit sur ce livre, je crois que j’aurais eu peur, je crois que j’aurais préféré un silence de mauvais éducation à un article de complaisance.
      Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’amitié exige la franchise. La mienne, de franchise, sera de dire à BHL :
      « Je vous trouve, cher Bernard, indispensable dans le paysage intellectuel européen, je sais comme vous que “les cimetières sont remplis de gens indispensables”, je sais ces petits glissements dans le texte qui nous permettent de rebondir, de ne pas réellement approfondir ce que l’on a commencé de dire. Vous avez mené cette vie, dans les idées et les actes, qui vous permet d’aller à peu près partout avec souvent la plus grande pertinence. Vos combats sont multiples, j’en connais quelques-uns et, pour me pousser un peu du col, nous en avons même partagés parfois par personnes interposées. Nous aimons vous et moi Francis Jeanson que vous tenez pour “l’honneur de la France“ que nous avons rencontré et que je rencontre encore ; nous avons soutenu Robert Redeker et j’ai filmé votre intervention à Toulouse en 2006 lors de l’unique réunion publique en sa faveur. Il y a çà et là des points de rencontre, dirai-je, physiques ? J’ai même écrit un roman où je vous mettais en scène en jeune fille un peu zarbie et vous m’avez encouragé à publier ce roman qui n’était pas comme Libé l’a écrit un cirage de pompes, bien au contraire.
      Pas mal de vos livres m’ont ennuyé, ce qui pourrait signifier que je ne suis pas à la hauteur, ce que je vous confirme sans difficulté. Je ne suis pas encore de ces imbéciles qui condamnent sans appel ce qu’ils n’aiment pas et ce que, la plupart du temps, ils ne comprennent pas. Non, mon propos n’est pas là. Mon propos c’est que d’un côté il y a cet homme courageux, oui, je dis bien courageux, qui a mis sa peau en jeu, disons même en péril, sur la Bosnie en particulier ; il y a cet homme qui reste de gauche alors qu’il aurait toutes les raisons de s’en tamponner un peu le coquillard de la gauche, et qui, avec son argent, sa félicité conjugale et tout ce qu’on voudra pourrait se distraire dans d’autres activités bien peinardes.
      Au fond, ce qui ne gêne dans vos livres pourrait bien être ce quelque chose que je suis ici même en train de faire : des glissements successifs vers l’anecdote ou, plus justement, la petite histoire perso qui vient s’immiscer dans la grande. Mon terrain d’action, ma culture, ma surface commerciale enfin bref, tout ce que je suis, tout ce que j’ai fait ne me permet que des intrusions dérisoires, mais, dans ces faufilements on y gagne une certaine légitimité. Vous êtes, incontestablement légitime dans tout ce que vous écrivez : vous avez rencontré, croisé, frôlé les plus grands, les plus puissants, les meilleurs et les pires personnages de la scène internationale depuis plus de trente ans. Du reste, dans votre livre un chapitre s’appelle 30 ans après, et j’ai même cru que ce serait le titre du livre. Passons, passons comme vous passez très vite dans ce dernier livre comme dans beaucoup d’autres.
      Mais quelque chose ne passe pas dans Ce grand cadavre, quelque chose me reste en travers de la gorge, quelque chose m’indigne, et vous comprendrez que j’entends à mettre toutes ces précautions avant de vous dire mon cher Bernard, que là, sur ce point précis, je crois, j’en suis même sûr, absolument certain, vous vous trompez. Oui, là, vous vous trompez et j’espère trouver les mots, les formules pour ne pas être ridicule au moment où je vais “tomber le masque“.
      Avant cela, un mot, ou deux ou trois sur ce qu’il y a de formidable dans ce livre, à commencer par votre acharnement à ne pas condamner, définitivement la gauche et pourtant, parfois, il y aurait de quoi (je plaisante bien sûr). La gauche, on a souligné ses rendez-vous ratés avec l’Histoire, et cette non assistance à peuple espagnol en danger face à Franco de Blum n’est pas le moins douloureux. Mais je ne veux pas me lancer dans cela : j’y serais court très vite et je ne veux pas, par quelque maladresse desservir cette gauche que je veux, moi aussi, défendre et dire que si elle est, la gauche, ce grand cadavre à la renverse où les verts se sont mis (Sartre, préface à Aden Arabie de Paul Nizan, 1960) il est bien des droites que cela n’honore pas, loin s’en faut, d’être debout le nez dans le champagne.
      Puisque nous sommes sur la gauche, restons-y un instant, voulez-vous, et saluons Ségolène Royal avec le respect qui lui est dû et dont vous faites preuve mieux que je n’aurais su le faire. Vous racontez ce que la gauche, une certaine gauche lui a fait subir, et il n’y a pas de quoi être fier. Un certain Jospin vient d’en remettre une couche et quelle couche, et de quoi, je vous le demande, mais son livre vient trop tard pour qu’il soit dans le vôtre…
      Bernard, il va bien falloir que j’y arrive à ce qui m’a hérissé, et voilà qu’à cette approche me voilà bien moins faraud. Tenez, c’est page 265, en fin de paragraphe. Page 265, j’y vais, je coupe les amarres, désormais je suis perdu : “ […] l’anti-américanisme est une métaphore de l’antisémitisme.“
      Je donne le paragraphe : « Car on aura compris que, chez la plupart de ceux que j’ai cités, chez Maurras, chez Drieu, chez Valois ou Bernanos, chez les porte-parole de l’extrême droite d’aujourd’hui, le glissement sémantique est permanent : on dit “Amérique” mais on pense “juifs” ; on dit “impérialisme américain” mais on pense “puissance, domination, conspiration juives” ; l’anti-américanisme est une métaphore de l’antisémitisme. »
      « L’anti-américanisme est une métaphore de l’antisémitisme. » écrivez-vous, alors insulté, oui, là insulté je suis, deux fois plutôt qu’une…
      Je lis, quelques pages plus loin, page 271 exactement, je lis : « L’anti-américanisme est, lui aussi, le progressisme des imbéciles. »
      Alors voilà : que je sois un imbécile n’est pas grave. Mais, comme je ne me sens pas unique, comme je pense même que je ressemble à beaucoup de gens, je me dis que, au total ça doit faire pas mal d’imbéciles. Ce n’est pas grave, pas grave du tout. Ce qui l’est, c’est de me dire que 1) je suis d’extrême droite dans mon anti-américanisme – et cela, à la limite, ce n’est pas le plus inquiétant. Ce qui est, pour moi, le plus inquiétant c’est cet amalgame, anti-américanisme et antisémitisme, et là, je ne suis pas preneur, pas preneur du tout. Et ce pour une raison simple, très simple mais essentielle : les juifs ont été martyrisés, massacrés pour ce qu’ils étaient… c’est bien en tant que juif qu’il fallait, dans le délire nazi entre autres, les exterminer…dans leur essence même… Il était question de leur interdire d’exister. Outre que le saut antisémitisme me semble – et les touches de mon clavier ici sont rétives – difficile, voire inconcevable, j’entends moi reprocher aux Américains (et soyons prudents encore une fois : quels Américains ?) j’entends dis-je reprocher aux Américains ce qu’ils font. Quel rapprochement possible entre ces deux termes : reprocher à certains ce qu’ils sont de reprocher à d’autres ce qu’ils font ? Guantanamo zone de non droit… Ai-je inventé cela ? Est-ce qu’il n’y a pas cette zone de non-doit voulue par l’Amérique officielle ? Je répète : zone de non-droit… Et je ne commenterai pas cela.
      Devrais-je m’interdire de montrer certaines préventions envers l’Amérique (et j’entends celle qui se manifeste à travers ceux qui la gouvernent) au prétexte fou, insensé, inimaginable, hors de propos serais-je tenté de dire, au prétexte que des malades, je dis bien, des malades ne sont par revenus (et ne reviendront peut-être jamais) de leur haine des juifs ? Je veux pouvoir dire, et sur un plan, sur un plan particulier, ce plan complètement absent chez BHL, que l’Amérique met toute la planète en péril. Oui, sur ce plan particulier l’Amérique nous menace tous, et ce plan, ce plan dérisoire, bon pour les gogos, pour les hallucinés, pour les regardeurs du monde par le petit bout de la lorgnette c’est, oui, c’est l’écologie…
      Alors voilà, j’ai l’air bête tout à coup, je sais, de lâcher ça quand on a pris à bras le corps l’histoire des dictateurs, de Vichy, de Harkis (et pardonnez-moi de ne pas respecter de hiérarchie dans la nomenclature de l’horreur) de l’extermination, toutes exterminations, douces et dures, shoah, goulag, la liste n’en finirait plus, pardonnez-moi aussi d’intervenir avec la petite suffisance du Vert que je ne suis pas mais de l’homme soucieux des hommes que je suis, et de nos frères humains à venir.
      Je récapitule donc : je suis d’extrême droite et par voie de conséquence antisémite parce que je condamne la politique irresponsable de l’Amérique et sur l’écologie et sur l’Irak, oui, je pourrais dire comme j’ai été hostile à cette deuxième guerre (je vais dire seconde pour qu’il n’y ait pas de possibilité de troisième) ; et continuons : suis-je antisémite quand je dis que l’Amérique consomme plus de 70% des réserves naturelles de la planète ? suis-je antisémite quand je dis que si le reste du monde se comportait comme l’Amérique il faudrait que la Terre soit 6 fois plus grande ? suis-je antisémite quand je dis que le culture européenne et même au-delà est en train de disparaître ? Ne puis-je dire cela, naïvement, responsablement cela, moi qui ai vécu jusqu’en 1958 avec les Américains ?
      Allez, il faut en finir : ne puis-je dire cela, tout bêtement cela, moi qui, mais oui, moi qui aime l’Amérique…
      J’ai, au terme de ce papier, sincèrement, très sincèrement conscience de ne pas m’être honoré, et je sais que j’ai fait ce que je déteste qu’on fasse : j’ai réduit un livre à quelques lignes… Juste, si vous le permettez ceci : bien, c’est bien, magnifique de brasser les idées de l’histoire, mais MAIS c’est, quelque part, assez facile lorsque l’on est doué, que l’on a une bonne culture etc, mais, et j’aurais envie ici d’invoquer Sartre, je suis moi pour que nos meilleurs intellectuels se mettent les mains dans le « cambouis » du quotidien, du pas très relevé dans l’ordre des idées. Pensez-y : l’écologie.
      L’écologie c’est le corps, et nous en avons besoin du corps… Que serait un monde sans corps ? Souvenons, Heidegger qui, selon Steiner, aurait rêvé d’ « une planète vide dans le soleil grec du matin.».
      Voilà, c’est ce que je pense.
      Ce n’est sans doute pas brillant, mais j’aurais essayé d’y mettre du style (c’est le moins que je pouvais faire), et peut-être pour finir, cette adresse à mon ami Bernard-Henry Lévy : « Ne devenez pas une statue du commandeur… »

      5 octobre 2007 | L’amour, une fois…
      Longtemps j’ai cru que l’amour ne se jouait qu’une fois.
      Cette absurdité-là je n’ai cessé de la constater. Les femmes que j’ai connues avaient toutes eu une grande histoire d’amour. Une passion. Je ne sais pas comment je m’y prenais mais c’était à chaque fois la même chose. Elles portaient en elle un absent immense qui prenait toute la place. Et je ne savais rien faire d’autre que de me pousser un peu, pour ne pas gêner. Je prenais en somme la place par intérim. Et cela dès le début : il y avait l’autre. Celui d’avant. Toutes, elles débarquaient avec une histoire encore vivante en elles.
      J’ai constaté ça ; les femmes raniment leurs anciennes passions avec les nouvelles.
      Elles ne savent pas faire le ménage.

      4 octobre 2007 | Qui êtes-vous Nicolas Sarkozy ?
      Je sais qu’il peut paraître indécent à certains d’imaginer les puissants, politiques et intellectuels, entre eux, se rencontrant, en somme, sur le dos du peuple, ce petit peuple que nous sommes.
      Je crois que la réalité est beaucoup, beaucoup plus complexe. Les puissants ne s’aiment pas forcément entre eux. Les pauvres s’aiment-ils entre eux ? Mais non, voyons.
      Que Nicolas Sarkozy et BHL se connaissent, se reçoivent ne me gêne en rien, au contraire dirai-je : nous y avons même intérêt. Les hommes ne s’accordent que pour autant qu’il y a entre eux des différences. Le manichéisme, comme tout un chacun, me guette, me rattrape parfois, me cajole ; il est si commode de haïr, si difficile d’aimer.
      Je ne me prive pas de détester Nicolas Sarkozy, je l’ai du reste écrit ici et là. Mais, ce faisant, je tombe bien évidemment dans le vieux piège qui consiste à condamner et ce, de façon rédhibitoire ce qui m’arrange. Après tout Nicolas Sarkozy n’a pas les mains tachées de sang que je sache ! Et si je me méfie de lui, est-ce que, en même temps je ne dois pas me dire qu’il y en a bien d’autres dont le chemin a bifurqué ? François Mitterrand a bien commencé à droite… Et si, Nicolas Sarkozy doucement, tout doucement allait, lui, vers la gauche, c’est-à-dire vers une face cachée de lui-même maintenant qu’il n’a en somme, plus grand-chose à perdre ; maintenant que tous ceux qui l’ont porté là où il est vont se mettre à lui présenter la facture ; maintenant qu’il en a payé quelques-unes (et je n’oublie pas les millions d’euros que ça nous a, il n’y a pas si longtemps coûté) maintenant qu’il est face-à-face avec son sujet, c’est à dire, lui, ce lui qui dit « qui suis-je ?».
      Cette question, oui, si je rencontrais Nicolas Sarkozy, je la lui poserais, car quelque chose me dit qu’il n’a pas tout dit. C’est cela : « Qui êtes-vous Nicolas Sarkozy ? »
      NB : je continue de lire le dernier livre de Bernard-Hentr lévy Ce grand corps à la renverse. Je ne manquerai pas d’en parler ici, longuement…


      3 octobre 2007 | 1 : de BHL, “Ce grand cadavre à la renverse”
      J’ai entre les mains, enfin, Ce grand cadavre à la renverse.
      Le dernier livre de Bernard-Henri Lévy s’ouvre sur ce qui sont déjà des pages d’anthologie : BHL-Sarkozy. Que rêver de mieux ? J’avoue, moi j’en rêvais.
      Un vrai questionnement, me semble-t-il, un large questionnement est en train de se faire. Au fond, Nicolas Sarkozy avec sa volonté d’en finir avec l’Histoire nous rend peut-être service. Nous voici au cœur du sujet. Le vrai cœur du vrai sujet c’est ça : l’homme et son œuvre. Je pense, voyez-vous, et je ne suis certainement pas le seul, que la politique peut être une œuvre. Le « Contre Sainte Beuve » de Proust n’est jamais loin dès que l’on s’approche de l’essentiel en terme d’œuvre et d’auteur. Et il est toujours un peu pareil l’essentiel : l’Homme est ses paradoxes, c’est-à-dire l’Histoire et ses paradoxes. Et dans cette Histoire, il y a celle de la France, et dans cette France il y a l’histoire de la gauche. Cette gauche à laquelle Bernard-Henri Lévy entend ne pas renoncer malgré ses relations privilégiées avec Nicolas Sarkozy. Et ça, ce n’est pas rien.
      Comme je ne suis pas de ceux qui se lancent dans une « critique » d’un livre sans l’avoir lu en entier, je vais m’arrêter là pour aujourd’hui…
      A bientôt donc, pour la suite…


      2 octobre 2007 | Je me souviens de Simone
      Les années 50-60, je ne sais pas très bien ce qu’elles ont été. Je crois qu’elles étaient tristes. Je crois que c’est toute la vie qui était triste à cette époque.
      Tout comme les années 60-70. Celles-là étaient bancales.
      La période 60-70 a été bancale. Ce n’était ni beau ni laid : c’était l’incertitude.
      C’est à la fin des années 60 que j’ai rencontré Simone. Elle découvrait ce qu’était une femme. Elle le découvrait toute seule. Elle se mettait à tomber amoureuse. Cette femme, toute seule, devant ses quatre enfants découvrait toute seule qu’elle devait se mettre à exister. Elle avait dormi toutes ces années dans le lit d’un homme qu’elle n’aimait pas, qui lui avait fait des enfants et elle découvrait que ça n’avait servi à rien.
      Alors elle avait quitté brutalement cet homme alors qu’il était à l’hôpital.
      Cet homme je l’ai connu aussi.
      L’hôpital, c’était à cause d’une chute qu’il avait faite.
      Une chute dont, en principe, on ne réchappe pas.
      Il en avait réchappé.
      Cet homme je le revoyais parfois, après presque trente ans. Il ne me reconnaissait pas, son regard s’attardait à peine sur moi. Je sentais bien qu’il hésitait un peu, mais il ne me reconnaissait jamais. Je pensais qu’un jour, peut-être, je m’approcherais de lui et je m’entendais lui dire : « C’est long trente ans, n’est-ce pas ? »
      Mais il est mort maintenant.
      Si je pouvais revenir en ce temps-là j’aimerais demander à Simone comment elle a découvert ça, comment, et à quoi elle découvert qu’elle n’avait pas existé.
      Ce n’est pas son premier amant qui lui a fait découvrir. Cet homme était chauffeur d’autobus. Il était vieux. Il avait l’âge que j’ai aujourd’hui. C’était un vieux qui avait des cheveux blancs. J’ai des cheveux blancs, j’ai son âge et je ne suis pas vieux.
      En ces années-là j’avais vingt ans. On a vingt ans longtemps. J’avais vingt ans. Simone me racontait qu’elle était allée à l’hôtel avec son chauffeur de bus et qu’il ne « s’était rien passé ».
      C’est encore au présent dans mon souvenir :
      elle sent que quelque chose doit se passer. Elle a trente-huit ans, elle a dû se mettre à travailler, elle quitte son mari et il doit se passer quelque chose. Ce n’est pas encore pour cette fois. Le chauffeur de bus ne l’a pas fait jouir.
      On n’employait pas ce mot à cette époque. Les mots ont une époque. À celle-là on ne disait pas ça, pas dans cet endroit-là. Il faudra du temps pour qu’il s’installe, pour qu’il devienne ordinaire, pour qu’il cesse de vouloir dire quelque chose. Les mots finissent par dire autre chose que ce qu’ils ont mis à jour. Simone n’avait pas eu de plaisir. Le chauffeur, si ça se trouve, n’a même pas eu d’érection. Je ne sais pas dans quel hôtel s’est passé ce qui n’a pas eu lieu. Mais Simone a continué de penser que quelque chose allait se passer.
      Simone, je ne sais pas si je la reverrai.
      On a changé de vie, en même temps.
      La vie où on s’est rencontrés, pendant trente ans on n’a pas voulu en entendre parler.
      Mais c’est peut-être, maintenant, le bon moment…

      30 septembre 2007 | Jeanson, prénom Christiane
      La mort, ces temps-ci vient faire faire ses emplettes autour de moi. J'ai raconté la disparition de celle que j'ai appelée Carmen et que je ne connaissais pas. Je n'ai pas raconté qu'il y a deux jours j'étais dans un cimetière pour réaliser la photo de couverture du livre de quelqu'un que les gens du blog Sud Ouest connaissent et (ce roman s'appellera "Du caviar sur les méninges"). L'histoire se déroule au Père Lachaise. C'est au retour de cette séance photo dans le petit cimetière près de chez moi que j'ai appris, par le téléphone, la mort de Christiane.
       
      Christiane Jeanson.
      Tout à coup les mots manquent. Me manquent.
      Que dire sinon que je l'aimais.
      Que j'étais son ami, peut-être.
      Qu'elle était la mienne, absolument.
      Je crois que sans elle, son mari ne m'aurait pas agréé.